vitrine de l'épicerie

La Cale Gourmande recale la grande distribution

18 min / Par Thibault Dumas / Le 04 avril 2016 à 14 h 26 min

Rurale, bio, bon marché, de qualité… L’épicerie de village de David Leray et Thomas Martin avait tout pour échouer face aux Leclerc et autres Super U. Installée en bordure de Rance, au sud de Saint-Malo, entourée de 20 supermarchés à moins de 15 kilomètres, elle recrée pourtant depuis deux ans du lien et du goût là où il n’y en avait plus. 


Les narines s’emplissent d’une odeur de fumée. Dans l’arrière-boutique, les artisans s’affairent sous les néons bleutés. Un imposant morceau de cochon noir est affectueusement découpé sur un plan de travail. Dans un ballet cuivre-blond, un hachis parmentier reçoit ses derniers coups de cuillère. Des morceaux de bœuf couleur vermeil s’amoncellent régulièrement sur le côté d’une planche à découper striée.

Les produits selon Thomas Martin, 37 ans, cogérant.
Les produits selon Thomas Martin, 37 ans, cogérant – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

« Où est le sous-directeur du rayon saucisses ? », « Tu as vu le directeur du rayon steak haché ? », s’amuse doucettement David Leray, cheveux grisonnants et bouille d’enfant. Son compère, le taiseux Thomas Martin, ne peut retenir un rire étouffé dans sa barbe de bûcheron. De l’autre côté du plexiglas, les produits bio se serrent dans trois rayons enluminés par le soleil.

« Vous avez déjà des concombres ? » s’inquiète une cliente dans un coin, « ce sont les tout premiers », la rassure-t-on en lui tendant une cucurbitacée. La couleur vert anglais on la retrouve sur la devanture, quasiment sans autre enseigne qu’un cochon dessiné sur une des vitres depuis avril 2014.

Ce projet de supérette du bien travailler/bien manger « de la fourche à la fourchette » est retracé par David Leray. « C’est un truc qu’on avait dans un coin de la tête depuis longtemps. On aime produire, on aime ce côté artisan. Il y a huit ans, quand elle a été créée par la communauté de commune, on avait déjà déposé dossier. On avait envie de revenir dans cet endroit-là, c’est nos racines ».

Les deux ex-restaurateurs trentenaires, professionnellement « en couple » depuis 2001, sont originaires de Minihic-sur-Rance, petit village niché dans un lacet du fleuve côtier, à une petite demi-heure de Saint-Malo. 1468 habitants, une boulangerie, deux bars dont un sur le point de fermer, La Poste qu’on dit sur le départ, le terme de commune-dortoir n’est pas usurpé.

 

Le village selon Thomas Martin, 37 ans, cogérant
Le village selon Thomas Martin, 37 ans, cogérant – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

En pèlerinage à Leclerc

« L’épicerie du village, c’est le Super U d’à côté, s’attriste David Leray. On est quand même sur un bourg ou les gens ne reviennent parfois que pour dormir. Ils travaillent à Saint-Malo, Dinard voire Rennes. On a perdu ce côté village convivial. Ça se redéveloppe par le monde associatif notamment, mais au niveau des commerces c’est très compliqué ».

Le premier supermarché a ouvert dans le Pays malouin en 1955. Des hameaux, on se rend chez Leclerc « comme en pèlerinage au Mont-Saint-Michel ». C’est le premier jalon d’un développement fulgurant. Aujourd’hui, on compte 20 grandes surfaces alimentaires (GSA) à moins de 15 kilomètres à la ronde de la Cale Gourmande.

Quitte à faire oublier qu’au Minihic il y a toujours eu un magasin d’alimentation, par exemple juste de l’autre côté de la rue, avant-guerre. « Le réflexe d’aller à la petite épicerie locale a été perdu, concède le maire  (sans-étiquette) Claude Ruaud, mais notre commune a toujours fait de la résistance par rapport aux supermarchés ».

Les supermarchés selon David Leray, 37 ans, cogérant.
Les supermarchés selon David Leray, 37 ans, cogérant – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

[sociallocker]Un choix à conséquences, comme le narre Thomas Martin. « Le rythme de l’élevage se répercute sur les clients et c’est pareil pour les légumes, on s’adapte aux saisons et c’est meilleur. On a même perdu des clients car  on fait du couscous avec des légumes d’hiver. Ils ne comprenaient pas pourquoi il n’y avait pas de poivron, de courgettes, d’aubergines…etc. Pourtant au Maroc, le couscous c’était à la base un plat de pauvre, qu’on faisait avec ce qu’on avait ». 

Quand dans une ferme, une femelle s’écroule sur ses petits cochons à la fin de l’année dernière, les ventes de jambon sont ralenties puis suspendues, trois mois plus tard. Les mécontents sont (re)partis voir ailleurs, le duo d’équilibristes du goût a persévéré avec l’idée qu’un seul produit non local ou non bio ferait fuir tous les convaincus du palet. Comme Chantal, loquace septuagénaire, qui donne du « c’est pas pareil », « c’est bon », « c’est meilleur pour la santé », à tout va.

L’épicerie selon Chantal, 72 ans, retraitée.
L’épicerie selon Chantal, 72 ans, retraitée – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

Les « fous » au four et au moulin

Ouvriers de chantier, mère et enfant, retraités, cadres en costume sombre, il y a du beau monde qui défile à la caisse d’Anne Leray, pétillante « sœur de ». Des chefs de Rennes ou de Paris s’y arrêtent même parfois. « Les gens viennent ici pour le côté humain, on fait attention à eux, on leur parle. Ce n’est pas comme à Super U ou n’importe quel supermarché ou en fin de compte on se débrouille seul entre les rayons. Surtout pour les personnes âgées qui se retrouvent parfois à y faire leurs courses, alors que là on est avec eux. C’est un moment qu’on partage ».

La promiscuité créé du bien-être – « on va quasiment mettre les achats sur la carte vitale ! », rêve la jeune brune – mais n’étouffe en rien le bouillonnement de travail et d’idées des 9 à 10 salariés équivalent temps plein de l’épicerie. Précepte un : apprendre pour tout faire maison de A à Z. Cela peut-être de la pâtisserie au petit matin, de la confiture le soir même ou du traiteur le week-end suivant.

Les clients selon Anne Leray, 37 ans, vendeuse.
Les clients selon Anne Leray, 37 ans, vendeuse – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

« On est un peu fous, je n’ai jamais vu ailleurs plusieurs corps de métier rassemblés comme ça, s’amuse presque Thomas Martin. C’est la meilleure façon de savoir tout ce qui est rassemblé dans un plat. Les gens peuvent nous poser n’importe quelle question sur un ingrédient, une allergie au sésame ou à la cacahuète, on saura répondre ».

Précepte deux : des prix raisonnables. L’aubaine du commerce rural, c’est d’abord les loyers bon marché (ici 400 euros le mois). Connaître les éleveurs, aller voir les bêtes permet de maîtriser les quantités et de miser sur des produits d’appel – le steak haché de bœuf « militant » a 12,9 euros le kilo. La culture plein champ, l’absence d’intermédiaires ou de « gourmandise » sur les marges, ramène la pomme de terre à 1,5 euro le kilo. 25 % d’économies sont réalisées sur le prix de vente du liquide vaisselle, grâce à la vente en vrac.

Les prix selon David Leray, 42 ans, cogérant.
Les prix selon David Leray, 42 ans, cogérant – ©Thibault Dumas/Tortuga Magazine

Les désaccords de Minihic

Inespéré pour le village brétilien ? Pas si simple… Près de la moitié des élus municipaux n’a pas encore mis les pieds dans l’échoppe qui tourne désormais à 500-600 000 euros de chiffre d’affaires. La proposition de fournir à prix coûtant les repas à l’école primaire minihicoise s’est heurtée à un refus poli.

« Sur la liste des problèmes de la commune, ça n’était pas la priorité dès le départ. On va le réenvisager l’année prochaine », élude le maire Claude Ruaud, avant de prévenir : « on n’arrivera pas à faire du 100 % de bio pour nos élèves, la transition énergétique prend du temps ».  Dans les campagnes bretonnes, la culture anti-bio héritée de l’après-1945 productiviste est encore prégnante. Les super/hypermarchés amènent aussi leur lot de promesses en matière d’emplois ou/et de retombées fiscales.

Flegmatiques, les épiciers du Minihic préfèrent mettre en avant leur proximité avec le monde agricole, les paysans, les vignerons, « qui font de leur mieux ». Les consommateurs à sensibiliser sans relâche sur le principe « consommer, c’est voter ».

« Avec les grandes surfaces, les magasins bio, les rapports ne sont ni bons ni mauvais. Chacun reste dans son coin. C’est qu’on n’est pas en concurrence… pour l’instant. On va bientôt ouvrir une boutique en ligne, on ne sait jamais ! » s’esclaffe David Leray.  La Cale Gourmande, pas de recul dans l’épicerie d’antan ? Ou grande foulée vers celle de demain ?[/sociallocker]

Thibault Dumas

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