tag sur mur CC0

Construire un mur, construire un symbole ?

3 min / Par Camille Cohignac / Le 05 mai 2016 à 11 h 25 min

contre-les-murs
Frédéric Niel est l’auteur du livre Contre les murs, publié aux éditions Bayard Culture en 2011 pour les cinquante ans de la construction du mur de Berlin. Une interrogation sur les murs du monde et leur utilité.


[sociallocker]

Pourquoi un essai sur les murs ?

Frédéric Niel : J’ai été amené à voir deux de ces murs de séparation, et d’écrire sur eux : ceux construits par Israël en territoire palestinien et par les États-Unis face au Mexique, au début des années 2000. Je me demandais s’il s’agissait d’anomalies isolées ou d’une tendance lourde qui allait se propager en d’autres endroits, si peu d’années après la chute du Rideau de Fer en Europe en 1989. En prévision du cinquantenaire de la construction du Mur de Berlin – 1961-2011 – mon éditrice à Bayard éditions et moi avons décidé d’en avoir le coeur net avec cette enquête. J’ai alors lu un maximum de documents, livres, et ai rencontré des experts de l’Iris spécialistes de chacun des théâtres décrits dans le livre. Les sept chapitres, plus une longue intro sur le Mur de Berlin, sont « entrelardés » d’évocations historiques (Muraille de Chine, mur d’Hadrien en Angleterre, Ligne Maginot) et d’entretiens avec des artistes (écrivain, dramaturge, vidéaste) ayant travaillé sur le thème du mur.

On ne peut pas dire que la construction de murs ait fait ses preuves sur la résolution des conflits. Alors quelle est l’utilité pour l’Homme de construire de tels murs ?

Frédéric Niel : Au risque de ne pas paraître politiquement correct, je ne suis pas si sûr que tous ces murs aient été inutiles, du point de vue du constructeur. « Un mur finit toujours par tomber ou être contourné« , répète-t-on, comme pour se rassurer. C’est un cliché seulement à moitié vrai, aussi bien pour les murs anti-immigrations que pour les murs de sécurité. Le Rideau de Fer et le Mur de Berlin ont réellement freiné l’exode vers l’Ouest d’habitants des pays communistes, au prix de centaines de vies. Au Proche-Orient, le gouvernement israélien est persuadé que c’est sa « barrière de protection » qui a réduit le nombre d’attentats à la bombe palestiniens après 2002. Plus récemment, les barrières érigées face aux migrants en Europe les obligent à prendre un autre itinéraire. Certes, ils trouvent presque toujours un moyen d’avancer, mais le pays constructeur de l’obstacle, par exemple la Hongrie, peut se dire satisfait, égoïstement, d’avoir dévié le flux vers les pays voisins.

Quel effet le mur a-t-il sur les personnes qui y vivent de chaque côté ?

Frédéric Niel : Son « utilité », côté bâtisseur, est autant psychologique, symbolique, que réellement sécuritaire. Il rassure. Mais ce sentiment de sécurité peut, lui-même, devenir problématique, car il persuade ses constructeurs que le problème originel est réglé. Alors qu’il est simplement caché, qu’il s’agisse d’un conflit territorial comme en Palestine ou de migrations économiques causées par la misère, comme au Mexique. Le mur permet de cacher la réalité, et même de l’oublier parfois. Jusqu’au jour où elle se rappelle à notre bon souvenir, car derrière ce mur, la crise s’aggrave, la rancoeur et la frustration s’accumulent, au risque de provoquer des explosions futures. D’autre part, le mur modifie l’image que l’on se fait des habitants de « l’autre côté ». Cela crée une représentation de l’autre moralement bancale et politiquement dangereuse. À long terme, il aggrave donc le problème qu’il est censé régler. Cependant, à court terme, l’important, pour les décideurs politiques de ces murs, n’est-il pas de faire croire aux électeurs que l’on agit ? Malgré son absurdité, la promesse de Donald Trump de boucler toute la frontière avec le Mexique, et de lui présenter la facture, donne des frissons de plaisir à ses partisans. L’essentiel, pour le leader politique élu ou le candidat, n’est pas de régler le problème, mais de gérer son image.

Biographie
portrait Frédéric NielAprès avoir travaillé pour l’agence de presse Reuters à Paris, Frédéric Niel, est aujourd’hui journaliste pour le groupe Bayard Presse.

 

[/sociallocker]

Propos recueillis par Camille Cohignac

Photo de couverture : Kaboompics-CC0

Ce service d'échange avec les journalistes est réservé aux abonnés !

Je m'abonneJe suis déjà inscrit