homme et bébé CC by Roland Lakis

Contraception masculine : la cause perdue ?

10 min / Par Morgane Pourteau / Le 31 mai 2016 à 15 h 17 min

Depuis les revendications des mouvements pour les droits des femmes dans les années 1950 à 1970, la contraception est majoritairement associée à ces dernières, autant dans la théorie que dans la pratique. Au cours de ces quarante dernières années pourtant, les hommes ont aussi voulu s’impliquer, débattre et chercher des solutions pour partager cet aspect du couple et de la sexualité. Comment expliquer qu’après tout ce temps, la contraception masculine soit encore largement marginale ?


Lorsque l’on se rend sur le site « choisir sa contraception » créé par le gouvernement, il n’est fait nulle part mention de la contraception masculine de façon explicite. On parle de la vasectomie, du préservatif ou du retrait, mais seulement à titre anecdotique. Le sujet de la contraception masculine est un peu comme le Monstre du Loch Ness ou l’abandon de la limite de 140 caractères par Twitter ; on en entend parler régulièrement sans jamais le voir.

Il existe pourtant des moyens de contraception masculine. Ils ont été testés au cours des dernières décennies, par des laboratoires ou des groupes d’hommes voulant s’impliquer dans la contraception. Des méthodes hormonales ont été testées, comme l’injection quotidienne de testostérone ou la contraception thermique qui prend la forme d’un caleçon qui maintient les testicules à une certaine température, freinant la création de nouveaux spermatozoïdes. Cette méthode a notamment été adoptée dans les années 1980 par un groupe d’hommes toulousains et poétiquement baptisée le « remonte-couilles toulousain » (RCT.) Une méthode apparemment aussi efficace que les contraceptions hormonales féminines et réversible, tout comme l’injection de testostérone, ce qui n’est pas le cas de la vasectomie.

Avec l’existence de toutes ces méthodes et l’éternelle promesse d’une « pilule masculine », on peut se demander pourquoi la contraception masculine ne s’est pas davantage développée. Les raisons sont nombreuses, comme l’explique Cyril Desjeux, sociologue et auteur d’une thèse sur les « Pratiques, représentations et attentes masculines de contraceptions. »



La contraception faisait partie des revendications des mouvements pour les droits des femmes dans les années 1960. Qu’en est-il de la contraception masculine plus particulièrement ? Quand et comment est-elle apparue ?

[sociallocker]Cyril Desjeux : La montée du féminisme et les groupes de femmes qui ont suivis laissent place à l’émergence de groupes d’hommes dans le début des années 1970. Ces hommes ont des profils bien particuliers : issus d’organisations d’extrême gauche et proches des féministes, ils expriment une volonté de changement qui passe par la culpabilité de faire partie du groupe des oppresseurs. En parallèle de ce malaise masculin, les premiers doutes, qu’ils soient justifiés ou non, quant aux effets secondaires des contraceptifs médicalisés pour les femmes font leur apparition. La réaction physique (prise de poids, hémorragie, stérilité…) de certaines femmes utilisant une contraception souligne les dangers de ces produits sur la santé. Les féministes des années 1970 demandent alors un partage avec l’homme des risques liés aux contraceptifs.

Mais cette revendication ne visait pas tant à faire que les hommes utilisent une contraception qu’à sensibiliser les industriels et à les responsabiliser en matière de respect de la santé des femmes.

On verra apparaître, dans les années 1980, une nouvelle revendication féministe qui cible directement les hommes. La contraception masculine deviendra un enjeu moral et social, et non plus seulement sanitaire. L’objectif sera d’arriver à sensibiliser les hommes face à leurs responsabilités parentales et sexuelles.

Le sentiment de culpabilité associé à un climat contraceptif tendu amènera certains hommes à vouloir changer la distribution des cartes en matière de médicalisation, de sexualité, de fertilité et de maîtrise de la fécondité. Cependant, cette reflexion ne concernera pas tous les hommes, mais se rencontrera principalement chez de jeunes hommes, entre 25 et 35 ans, aux capitaux culturels élevés et ayant fait l’expérience des difficultés contraceptives de leur compagne.

L’ARDECOM est l’Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine
Ainsi, entre 1979 et 1986, se mettent en place plusieurs groupes de parole, dont ARDECOM, qui milite pour le développement d’une contraception médicalisée pour les hommes.

De manière plus concrète, des raisons internes au couple peuvent être à l’origine d’un désir de prendre un contraceptif. Il peut y avoir une volonté d’égalité entre hommes et femmes, partager les contraintes que représente la contraception. Certains hommes peuvent également avoir le désir de prendre part au contrôle de la fécondité de leur couple, de la probabilité, ou non, de la conception d’un enfant.

Ces groupes d’hommes favorables à la contraception masculine sont donc apparus dans les années 1970-80. Qu’en est-il aujourd’hui ?

CD : Aujourd’hui, il s’agit d’une minorité d’hommes. Les acteurs militants demandeurs d’une contraception hormonale masculine prennent difficilement une position active. Finalement, ils réunissent davantage un ensemble d’action individuelle plutôt que collective, sans changer la norme. Ils ne font que résister à l’influence d’une majorité masculine, avec laquelle ils sont en désaccord par leur non-conformité, sans pour autant arriver à donner un autre point de vue.

Quelles craintes peuvent éprouver les hommes en ce qui concerne une contraception masculine médicalisée ?

Nikos Kalampalikis et Fabrice Buschini sont tous les deux professeurs de psychologie sociale et auteurs d’un article : La contraception masculine médicalisée : enjeux psychosociaux et craintes imaginaires
CD : L’enquête de Nikos Kalampalikis et de Fabrice Buschini rappelle qu’« en tant qu’objet de représentation, la contraception masculine médicalisée reste encore dans les limbes. » Il s’agit d’un thème à propos duquel les représentations n’ont pas pris corps, ne s’organisent pas en un ensemble fermement structuré.

Les hommes conçoivent une contraception hormonale masculine par rapport à ce qui leur paraît le plus familier. Par exemple, les interviewés de Nikos Kalampalikis et de Fabrice Buschini « envisagent des effets secondaires qu’ils vont puiser dans l’univers féminin [pour les transposer à ceux de la contraception masculine médicalisée]. Ces effets peuvent être à court terme (prise de poids, fatigue, humeurs) ou à long terme (cancer, difficulté de reprise de la procréation, à retrouver sa fertilité) et l’on peut les qualifier de réels dans la mesure où ils ont pu être déjà observés dans l’historique médical de la contraception féminine ».

Comment expliquer que la contraception masculine n’ait toujours pas été commercialisée ?

CD : Les freins au développement d’une contraception masculine sont doubles. Le premier est économique.

Devant la faible demande et le risque de concurrence avec la contraception féminine, les laboratoires n’ont pas souhaité s’investir dans son développement.

Il y a bien sûr des tentatives et des recherches qui ont été lancées, mais la demande demeure restreinte.

Le second frein est culturel et se trouve dans la manière de percevoir le masculin. Cela passe à la fois par une partie des scientifiques et des médecins, qui n’osent réellement toucher au corps de l’homme, mais aussi aux médias qui donnent généralement une mauvaise image de cette pratique. — Comme le montre l’enquête de Nikos Kalampalikis et Fabrice Buschini, l’imaginaire joue un grand rôle dans la réticence de certains hommes à envisager une prise de contraception. C’est en effet un processus qui touche aux concepts de virilité. Les interviewés de l’enquête expriment cette crainte, car une éventuelle contraception pourrait être une “menace symbolique pour l’identité masculine et le statut social de l’homme au sein du couple, de la famille et de la société.

Les freins ne viennent-ils que des hommes ? Les femmes ont-elles aussi un rôle dans la difficulté à faire accepter une contraception masculine ?

CD : Les pratiques contraceptives des hommes s’inscrivent dans un système de relations dans lesquelles d’autres acteurs peuvent favoriser ou freiner leurs usages. Une partie des femmes jouent un rôle de prescriptrices auprès de leur partenaire. Elles vont exercer une influence en préconisant certaines pratiques de gestion de la contraception. Certaines femmes disent explicitement qu’elles ne veulent pas que leur partenaire participe à la contraception souvent par manque de confiance, d’autres en revanche expriment clairement la demande. Elles instaurent ainsi des “règles” et définissent la forme de l’investissement de leur partenaire : celui-ci ne doit “ni trop ni pas assez” lui faire penser à prendre la pilule. Les professionnels de santé peuvent également ne pas souhaiter ou préconiser que les hommes prennent une contraception masculine.

D’une part, la maîtrise de la fécondité par les hommes peut apparaître comme l’un des premiers socles de la domination masculine : en contrôlant la fonction reproductrice des femmes, ils remettent en cause leur autonomie corporelle. D’autre part, le fait qu’il existe moins de moyens de contraception pour les hommes, qu’ils les utilisent moins que les femmes, et que la place des hommes et des femmes devant le risque d’une grossesse non désirée reste encore inégalitaire, est une manière de maintenir une responsabilité d’abord féminine et maternelle face à la parentalité.

Cette ambivalence divise les professionnels de santé quant aux bénéfices d’une contraception médicalisée pour les hommes : certains y voient une réactualisation de la domination masculine tandis que d’autres y perçoivent la possibilité de construire un nouveau modèle de masculinité plus responsable dans ce domaine.

De votre côté, pensez-vous qu’on atteindra un jour une démocratisation de la contraception masculine ?

CD : Dans le contexte socio-économique actuel, il est peu probable que la contraception masculine se démocratise en France. Néanmoins, ces hommes qui ont expérimenté la contraception hormonale masculine ont montré que c’était une réalité possible. De plus, il s’agit sans doute moins de voir dans ces essais un investissement contraceptif sur le long terme, qu’une première étape de redéfinition et de remise en question d’un modèle masculin hégémonique. Ces expérimentations ont touché quelque chose de plus global que la simple dimension contraceptive, dans la manière de repenser la sexualité, la paternité et la virilité. Ce questionnement n’agit pas directement sur les pratiques, les représentations ou les attentes masculines de contraception, car il reste relativement éphémère, mais l’on peut penser qu’il prépare le terrain et participe à construire un cadre plus propice à cette réflexion. Plus encore, cette partie permet de confirmer les analyses précédentes : cette redéfinition des modèles masculins n’émane pas de nulle part ou de logiques purement individuelles. Elle est à comprendre en lien avec le vécu de la partenaire ou des revendications féministes. Le profil des hommes d’ARDECOM ou de certains utilisateurs montre que cette expérimentation de la contraception hormonale masculine est impulsée, en partie, par ces dernières.[/sociallocker]

Morgane Pourteau

Crédits photo : CC-BY Roland Lakis

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