Image du film Le Loup de Wall Street - ©Metropolitan FilmExport

De la poudre aux yeux

6 min / Par Raphaël Zaccaron / Le 16 juin 2016 à 9 h 20 min

Discrète, la consommation de drogues au travail est pourtant une vraie problématique de santé publique. Phénomène en expansion depuis les années 2000, elle est loin de coller à l’image du trader défoncé du loup de Wall Street.


Lorsque la question des drogues ou encore celle des addictions sont évoquées, ce sont généralement les mêmes thèmes qui sont abordés. Le pourcentage de fumeurs au sein de la population, les différentes problématiques liées au cannabis, le combat de certains alcooliques pour s’en sortir ou bien les addictions aux technologies numériques. Seulement, il est une thématique dont on n’entend que très peu parler : la consommation de drogue au travail.

Le loup blanc ne se terre pas qu’à Wall Street

L’image du trader travaillant à Wall Street sous l’emprise de la cocaïne est, de façon générale, l’image que l’on se fait d’une personne consommant de la drogue au travail. Force est de constater que les acteurs de la finance ne sont pas, en réalité, les seuls concernés par cette pratique. Si l’on fait abstraction de la consommation d’alcool et de tabac et que l’on s’intéresse aux drogues en elles-mêmes, il est possible de voir que celles-ci gagnent du terrain dans tous les secteurs d’activité. Qu’il s’agisse de la cocaïne, du cannabis, de l’ecstasy ou encore des champignons hallucinogènes, leur consommation respective est en progression depuis le début des années 2000. Pour cette raison, et selon des chiffres de l’Institut National de Prévention et d’Éducation pour la Santé (INPES) et de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) datant de 2012 et de 2015, leur consommation durant le temps de travail a également augmenté. Aussi, les secteurs d’activité les plus touchés par la consommation de cannabis au cours de l’année sont la construction (13%), la restauration (12,9%), l’information et la communication (10,7 %) et les professions artistiques et créatives (16,6%). De même, et concernant la cocaïne, la consommation annuelle pour ces mêmes secteurs s’élève à 5,6%, 9,2%, 6,9% et 9,8% des actifs. Les autres secteurs les plus concernés sont ceux du commerce et de l’agriculture.[sociallocker]

Travailleurs sous pression

En ce qui concerne les raisons de cette pratique, et même si elle est fréquente dans tous les secteurs, les différentes études et nombreux témoignages montrent que celle-ci concerne davantage les professionnels dont les conditions de travail peuvent être difficiles à supporter d’un point de vue physique, mais aussi psychologique.

« Je n’étais pas lié au monde de la drogue, ça ne m’intéresse pas. J’ai été lié à des amis qui ont pu en prendre aussi, pour des raisons peut-être proches des miennes, mais ce n’est pas le milieu de la drogue ça, c’est un milieu périphérique, plus secret, plus caché, plus intimiste. Je crois que la drogue vient avec un certain succès, elle vient avec la peur de ce succès, la peur d’être dépassé. Pour tout dire quand j’ai commencé la cocaïne, je ne m’attendais vraiment pas à ce que ça prenne une telle ampleur. Tout ça est venu parce qu’il y a eu un intérêt croissant pour l’art et qu’il y a eu beaucoup d’argent en jeu. Et peut-être que prendre de la cocaïne c’était à la fois fuir ça et puis en même temps penser qu’avec l’usage d’une drogue on peut mieux affronter tout ce bordel-là, toutes les conséquences d’un travail qui est sous les projecteurs. »

Armand – 49 ans – marchand d’art – usage quotidien de cocaïne pendant quatre ans en contexte festif et professionnel – suivi d’un usage quotidien de Lexomil
Témoignage recueilli par : Astrid Fontaine – ethnologue (voir son travail)

Aussi, cette consommation de drogue est souvent pour ces travailleurs un moyen d’échapper au stress, d’être plus performants ou, tout simplement, de tenir dans le cadre de contextes où ils sont d’une manière ou d’une autre mis sous pression. De fait, que ce soit dans l’optique d’être plus efficace en cuisine ou lors d’un service, pour tenir physiquement sur un chantier en été, afin d’être plus lucide en opérant sur les marchés financiers ou encore dans le but de rester éveillé lors d’un long trajet en véhicule, la consommation de drogue apparaît souvent comme une solution miracle. Seulement, ces types de conduites présentent des risques de santé, qu’ils soient individuels ou collectifs, et ne doivent en aucun cas être appréhendés comme de bonnes pratiques tant les dangers qui leurs sont relatifs sont importants. Si, selon les critères de pénibilité de la médecine du travail, une situation n’est pas physiquement et/ou psychologiquement supportable pour un travailleur, le problème ne vient pas de lui mais de son environnement de travail. Aussi, ce n’est pas à lui mais à son employeur d’entamer des démarches pour que celles-ci soient en adéquation avec les différentes législations qui régissent les activités professionnelles.

Conduite à hauts risques

Au sujet des risques intrinsèquement liés à la prise de drogue au travail, il est intéressant de voir que ceux-ci sont multiples. Premièrement, il peut s’agir de risques qu’un travailleur fait prendre à ses collègues ou à des personnes qu’il côtoie durant son temps de travail. De fait, un grutier sous l’emprise du cannabis, dont le rôle est de déplacer des tonnes de matériaux, fait prendre des risques inconsidérés aux personnes restées au sol ; notamment parce que la consommation de cette drogue réduit les réflexes et le temps de réaction de façon générale. Deuxièmement, ce type de pratique peut avoir des répercussions économiques graves. Effectivement, et dans le cas d’un trader qui consommerait de la cocaïne au travail, le sentiment de puissance intellectuelle que procure cette drogue est en mesure de l’amener à faire de mauvais choix sur les marchés financiers. Des choix qui, il est important de le rappeler, peuvent être gravissimes pour l’économie d’une entreprise et, si l’on extrapole, pour les salariés qui en produisent la richesse. De même, et il s’agit là d’un point somme toute assez important, le fait de consommer de la drogue est susceptible de nuire à la santé de la personne concernée. Les risques d’overdose et de malaise sont réels et, avec eux, ceux de problèmes à long terme. Il n’est pas anodin de consommer des stupéfiants et il s’agit là d’une pratique interdite par la loi.

En définitive, et même si la question n’est traitée que de façon sporadique en temps normal, la consommation de drogue au travail est une réalité. Qu’il s’agisse d’une démarche individuelle vouée à l’acceptation de certaines conditions de travail ou d’une pratique dopante comme ça peut être le cas pour certains traders, le fait de consommer une ou plusieurs drogues implique des risques. Si l’environnement professionnel est la plupart du temps à l’origine de ce type de démarches, il est intéressant de voir qu’il existe des solutions à ce problème. De fait, les situations de pénibilité au travail ne représentent pas des fins en soi et il en est de même pour la consommation de drogue leur étant parfois liée. Aussi, et en ce qui concerne ces deux problèmes, il semble que la mise en place de dispositifs de prévention et de dépistage au sein des entreprises, comme cela peut être le cas à la SNCF, peut être appréhendée comme une bonne pratique. De la même façon, et ce à une période où la Loi Travail fait débat, il pourrait être intéressant et constructif de songer davantage au renforcement de certains acquis sociaux plutôt que de s’adonner à un perpétuel travail de sape de ces derniers qui, il semble important de le rappeler, influent sur les conditions de travail des travailleurs.[/sociallocker]

Raphaël Zaccaron

Photo : Image du film Le Loup de Wall Street – ©Metropolitan FilmExport

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