Les bains publics de Trieste aujourd'hui © DR

« El Pedocin », dernière plage non mixte d’Europe

3 min / Par Thibault Dumas / Le 12 mai 2016 à 9 h 34 min

Un mur de béton de trois mètres de haut et une ligne d’eau, voilà ce qui sépare au nom de la « décence » hommes et femmes aux bains publics de Trieste (nord-est de l’Italie) depuis plus d’un siècle. Sexiste à la base, « El Pedocin » est devenu un espace de liberté pour des femmes qui peuvent « s’y baigner de manière décontractée » selon la journaliste italienne Micol Brusaferro, qui a publié un livre éponyme sur le sujet. 


« L’épouilloir »

La plage est surnommée par beaucoup d’habitants « El Pedocin », qui signifie en dialecte triestin « l’épouilloir ». De tout temps, les eaux de l’Adriatique sont considérées comme purificatrices de poux et autres parasites. Une origine hygiéniste qui n’a plus grand sens aujourd’hui, mais que l’on retrouve dans le nom officiel bains publics de la Lanterna (Bagni comunali Lanterna) ou plus simplement « La Lanterna ». L’étendue de petits galets blancs est en effet surplombée par l’iconique phare de la Lanterne, 33,5 m de haut.[sociallocker]

Le phare de la lanterne de Trieste, en 1854 Ø Domaine public
Le phare de la lanterne de Trieste, en 1854 Ø Domaine public

Datation désynchronisée 

Les dates s’accumulent comme les vaguelettes quand on évoque « La Lanterna ». Au milieu du XVIIIe siècle, Trieste devient le seul accès à la mer de l’empire autrichien. Sur ce port franc, la violente bora peut souffler jusqu’à 180 km/h et sa face ouest n’est qu’un petit confetti anodin. Une longue jetée y est progressivement érigée puis coiffée du phare de la Lanterne en 1833. Propriété d’une commune de Trieste en plein foisonnement commercial et intellectuel, les bains publics « sont construits à la fin du XIXe siècle », écrit Micol Brusaferro dans son livre drôle et amer « El Pedocin ». L’inauguration officielle daterait en fait de 1903. Quoi qu’il en soit, l’esprit austro-hongrois prédomine alors, puisque l’incorporation (tardive) à l’unité italienne ne se fera que quinze ans plus tard (1921).

Avant-guerre, la palissade comme séparation à La Lanterna © Archivio Storico Comune di Trieste
Avant-guerre, la palissade comme séparation à La Lanterna © Archivio Storico Comune di Trieste

Bois, briques et béton

C’est d’abord une simple clôture de bois puis une séparation de briques pour enfin devenir un mur bétonné de 20 mètres de long et trois mètres de haut, prolongés par une ligne d’eau de 40 mètres qui bute sur des bouées — l’entrée du port de plaisance n’est qu’à quelques brasses. Pour la journaliste transalpine Micol Brusaferro, « survit ainsi à Trieste la seule station balnéaire en Europe où les femmes sont séparées des hommes, sur deux plages distinctes ». La morale veut initialement y « ménager la décence », c’est-à-dire la vue de l’autre sexe plus ou moins dénudé, sans que l’on distingue avec certitude l’entérinement d’une pratique existante ou la raideur d’une ségrégation imposée.

Sur la plage d'El Pedocin, après-guerre, deux hommes et des coquillages © Archivio Storico Comune di Trieste
Sur la plage d’El Pedocin, après-guerre, deux hommes et des coquillages © Archivio Storico Comune di Trieste

Les femmes et les enfants d’un bord

Le mur blanc est tombé une seule fois, en 1959, pour… le reconstruire immédiatement en allouant deux tiers de la plage au populaire côté féminin et enfantin. En effet, l’entrée coûte un euro pour tous, mais jusqu’à 12 ans les « bambini » doivent rester dans les paréos de leurs mères. Impossible d’accéder à la partie réservée au sexe opposé sauf « autorisation spéciale », seule le/la maître nageur/se peut apercevoir les deux faces de la lune. « La séparation des sexes donne plus de liberté, particulièrement aux femmes. Les Triestines aiment cet endroit, car elles peuvent s’y baigner en toute décontraction. 90 % des femmes y vont seins nus, on y voit des strings et des tangas qu’elles n’oseraient jamais porter dans des bains publics mixtes. En plus, elles peuvent bavarder, sans se méfier d’une oreille d’homme qui traîne  » , note Micol Brusaferro.

Un plagiste avec en arrière-fond le mur, 2011 © Claudia Vascotto
Un plagiste avec en arrière-fond le mur, 2011 © Claudia Vascotto

Par jour de grande chaleur, jusqu’à 2500 personnes s’agglutinent et se succèdent sur les 200 mètres de plage d’« El Pedocin ». Plongeant progressivement dans l’eau, le mur, décrit comme une « séparation démocratique » par le quotidien Corriere della Sera, est à son endroit le plus bas « un endroit classique de rencontre », pour Micol Brusaferro. La ligne qui le matérialise dans l’eau transparente se transforme régulièrement en filet de volley-ball, pour des matches filles contre garçons, rigolards. C’est une carte postale des années 1950 que viennent aussi chercher les baigneurs bigots comme progressistes — les lieux ont été rénovés aux couleurs d’origine, blanc et bleu, il y a peu. Figée dans un entre-soi un brin machiste, la section homme des bains verse même dans une certaine mélancolie.[/sociallocker]

Par Thibault Dumas

Photo de couverture : Les bains publics de Trieste aujourd’hui © DR

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