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Gilmara : transsexuelle et militante dans la favela

8 min / Par Jean-Mathieu Albertini / Le 23 février 2016 à 20 h 40 min

Dans les favelas de Rio de Janeiro, au Brésil, les transsexuels doivent encore vivre cachés. Ces derniers ne bénéficient pas des avancées que le reste du pays a connues. Beaucoup luttent encore pour leur vie. Gilmara refuse la fatalité et se bat pour changer les mentalités.


Complexo da Maré, nord de Rio de Janeiro. Il y a peu, c’était l’une des favelas les plus dangereuses de la ville. Aujourd’hui, elle est officiellement « pacifiée ». Selon le jargon officiel, cela signifie qu’elle n’est plus sous le contrôle des trafiquants. Pourtant, aux portes de la favela en plein après-midi, un jeune adolescent garde l’entrée, armé d’une énorme AR-15. Deux barres de fer plantées dans le sol font office de barrage de contrôle. En pénétrant dans la favela, l’ambiance est plus décontractée. Les gosses traînent dans la rue, tirent nerveusement sur leurs cerfs-volants ou jouent au foot. Au bout de cette rue se trouve le petit immeuble où travaille Gilmara Cunha, transsexuelle et militante.

« Montrer qu’on est des êtres humains pour se faire respecter et exister »

Gilmara est très sollicitée. Elle inscrit deux jeunes prostituées à un programme de prévention des MST, aide une grand-mère qui ne sait pas lire, s’excuse pour le retard, monte un instant, redescend… « C’est une personne extrêmement active, un vrai personnage. De ceux qui marquent » avait prévenu Zoé qui travaille parfois en collaboration avec l’ONG présidée par Gilmara : Conexão G.

Malgré sa forte constitution et sa grande taille, Gilmara virevolte de droite à gauche. « Les gens me voient comme une lesbienne, style camionneuse » dit-elle en souriant tout en rejetant ses longs cheveux bouclés en arrière. « Mais ce qui importe c’est que je me sente femme même quand je suis en jean, t-shirt, basket. Certaines trans’ ont besoin de plus pour se sentir bien. Mais ici, au final, il faut surtout montrer qu’on est des êtres humains pour se faire respecter et exister.»

Il y a 31 ans, Gilmara s’appelait Gilmar. Née dans une favela de l’ouest de la ville, sa famille s’installe dans le complexo da Maré quand elle a 5 ans. Toute sa vie, Gilmara a lutté pour se faire une place. « Depuis petite, je sais que je suis différente. Du coup, j’ai dû lutter contre ma famille, à l’école, dans la rue mais aussi contre moi-même. »

Ses parents l’ont d’abord forcée à faire des « trucs de mecs », puis ont tenté de l’intimider avec des discours transphobes et l’ont finalement rejetée. Enfant délaissée, elle s’est construite seule, mais n’a jamais lâché. Pourtant, comme pour beaucoup de transsexuels, l’école fut un passage difficile. « Ma mère qui ne s’occupait jamais de moi est venue à la remise des diplômes. Quand on m’a appelée, des gens ont crié « PD, on sait que tu te fais enculer ! » Elle est partie en courant, en pleurs, et s’est encore plus éloignée de moi». À l’époque, la directrice explique que c’est normal, que ça arrive tout le temps. Maintenant, un portrait de Gilmara est affiché dans le hall d’accueil. « Tout est une question de statut. C’est comme pour les membres de ma famille, s’ils me soutiennent maintenant, c’est parce que je suis reconnue pour mon travail. Je me suis battue pour être l’inverse du stéréotype véhiculé sur les trans’. Pour eux, une transsexuelle, ça fait la pute, ça se drogue et ça vole. »

[sociallocker]Malgré les problèmes familiaux, c’est sa lutte contre elle-même qui l’a le plus minée. À 17 ans, elle entre dans une église pour aider les nécessiteux, mais surtout, pour réprimer ses désirs. Pendant longtemps, elle se confesse à un père qui lui répète de prier plus fort, que Dieu va la « guérir ». « J’ai passé des nuits blanches à genoux », se souvient-elle. À 20 ans, juste avant d’entrer dans un monastère, elle abandonne tout et s’assume comme transsexuelle. « C’est une des rares luttes que j’ai choisi de perdre. »

Tous ces combats l’ont transformée en adversaire pugnace. Elle entre dans le monde militant pour mieux se connaître, puis se prend au jeu. Au début, tout était très dur, les transsexuels attirent l’attention. On les accuse d’organiser des orgies dans l’ONG, on les insulte, on leur lance des fruits pourris, des pierres, parfois on les frappe.

Portrait de Gilmaraphoto de Jean-Mathieu Albertini
©Jean-Mathieu Albertini

« Quand tu es pauvre, noire, habitante de la favela, tu es déjà victime de préjugés. Si en plus tu es transsexuelle, tu es discriminée même dans la favela. Trop souvent, des transsexuels finissent assassinés». En 2014, 50% des transsexuels assassinés dans le monde l’ont été au Brésil. Selon elle, les programmes contre la transphobie sont uniquement pensés pour la classe moyenne et ne sont pas adaptés à la réalité des favelas. « En théorie, les trans’ peuvent dénoncer des agressions. Mais ici, c’est une autre réalité, c’est trop dangereux de porter plainte. Et quand bien même, pour déposer plainte, il faut se rendre dans un commissariat spécial dans le centre de la ville, à 2h de route, être bien habillé sinon on ne rentre même pas dans l’immeuble…» Fin 2015, elle est la première transsexuelle à recevoir la médaille Tiradentes (équivalent de la Légion d’honneur dans l’État de Rio), « un symbole important, mais hypocrite, puisque rien n’est fait pour aider les populations transsexuelles des favelas !»

Gilmara le dit elle-même, elle n’a pas sa langue dans sa poche. Une caractéristique indispensable pour revendiquer, mais surtout pour dialoguer. «Envoyer des flics pour faire respecter les droits des transsexuels ne servirait à rien. Il faut discuter avec les gens d’ici pour leur montrer que nous sommes normaux ». L’absence d’État a permis l’émergence d’un pouvoir parallèle tenu par des trafiquants. « Eux-mêmes, tout gosses, ont été fortement influencés par un autre pouvoir surgi du vide étatique: les églises évangéliques. Pour eux, nous sommes une abomination. Quand on passe devant une église, ils nous jettent de l’eau bénite, nous hurlent dessus… Leur influence touche toute la favela. Du coup, cette intolérance s’est généralisée ». Mais depuis la création de l’ONG en 2008, les transsexuels ont su se faire une place. Aujourd’hui, le défilé trans’ de la Maré est l’un des événements majeurs de la favela, rassemblant plus de 20,000 personnes. Une vraie réussite pour Gilmara, « l’année dernière on l’a annulé par manque de moyens. Des tas de mères de famille sont venus nous voir pour nous soutenir ! Elles n’ont plus peur que leurs enfants deviennent gays ou trans’ en s’approchant de nous. »

Gilmara dans la favela
Dans la favela ©Jean-Mathieu Albertini

La vie personnelle reste un domaine compliqué. Fiancée pendant quatre ans, Gilmara va se séparer de « son homme ». Le débit de sa voix se calme, le ton baisse, une pointe de tristesse se fait sentir. « Ça fait quatre ans qu’on est ensemble, il a 24 ans, mais il a encore peur de sa famille. Quand sa mère a vu une photo de nous sur Facebook, elle l’a rejeté et il a promis de plus me voir tout en continuant discrètement à le faire ». Sa voix se raffermit, la militante reprend le dessus. « Je lui ai balancé son anneau à la gueule. Je m’étais accrochée à lui parce que comme beaucoup de LGBT, je me sentais inférieure, en manque de tendresse… Mais j’ai passé l’âge de vivre dans l’ombre. Je veux qu’on me reconnaisse pour ce que je suis. Je veux qu’on me respecte, moi, et tous les transsexuels ».

L’ONG permet de former un groupe où les transsexuels n’ont pas besoin de se cacher. Seule, c’est une autre histoire. « La journée, les transsexuelles ne peuvent pas sortir habillées comme elles veulent. Le jour, nous sommes immorales. La nuit, c’est plus faisable, mais c’est plus dangereux, les gens ont bu, sont plus violents… Quoiqu’il arrive, sortir main dans la main avec son homme est impossible ». Depuis qu’elle est connue, les ennuis sont moins nombreux pour Gilmara. Elle est encore victime de réflexions, parfois d’insultes, mais ceux qui veulent lui chercher des crasses la craignent. Pour les autres, les humiliations continuent dans cette favela comme dans les 600 autres de la ville. La favela reste un milieu dangereux pour les transgenres. Au coin d’une rue, pas très éloignée de l’immeuble, un groupe de jeunes fume des joints en toute tranquillité. Interrogés sur les transsexuels dans la favela, les blagues fusent. Un vieux attablé à une table d’un bar derrière s’y met aussi. « Tant qu’ils restent dans leur coin, ils ne me dérangent pas. Mais s’il y en a un qui s’approche de moi pour me toucher, gare à lui ! » Le chemin est encore long, et Gilmara ne s’y trompe pas. « Le mariage, l’union stable, l’adoption, c’est loin pour nous. Nous, les trans des favelas, on lutte pour quelque chose de beaucoup plus fondamental : rester en vie. »[/sociallocker]

Jean-Mathieu Albertini

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