Francesco_Totti_Vicario

Le dernier empereur

3 min / Par Raphaël Zaccaron / Le 12 juillet 2016 à 14 h 08 min

Il est des endroits du globe où le football se vit comme nulle part ailleurs, occupant une place presque sacrée. En Italie, pays des papes et des césars, là où la Commedia dell’arte, la Sérénissime mais aussi quelques uns des plus grands génies de leurs temps ont vu le jour, une poignée d’esthètes modernes, crampons aux pieds, suivent les traces des héros du passé. Parmi eux, Francesco Totti, le roi de Rome en personne.

Un trône pour deux

Chaque année, la Ville éternelle est le théâtre d’un événement sportif majeur se jouant en deux actes (au moins) dans l’enceinte du célèbre Stadio Olimpico. Il s’agit de l’une des rencontres les plus emblématiques du football européen : le Derby du Campidoglio. Celle-ci, opposant les sœurs ennemies de la Lazio Rome et de l’AS Roma, correspond au match le plus bouillant de tout le répertoire footballistique italien. Divisant la capitale transalpine en deux camps bien distincts : les Laziale (ou Biancocelesti) et les Romanisti (ou Giallorossi), il cristallise enjeux sportifs et rivalités socio-politiques. Ses portées, multiples, en font un rendez-vous au cours duquel heurts violents, instants de fête, performances sportives et envolées lyriques journalistiques cohabitent régulièrement.

Au fil des années, et alors que l’histoire du calcio s’écrivait peu à peu, une poignée de héros a vu le jour. Rouge ou bleu ciel, Romanista ou Laziale, chacun d’entre-eux défendait les couleurs du camp pour lequel il aurait été prêt à se sacrifier. Pour ne citer qu’eux : Bruno Conti ou encore Daniele De Rossi côté giallorosso ; Giorgio « Long John » Chinaglia ou bien Paulo Di Canio pour la Lazio. Des professionnels passionnés qui, pour leur attachement à leur club de cœur, leurs performances sur le terrain ainsi que leurs déclarations aux micros des journalistes, ont bâti l’histoire du football romain. Seulement, et s’il ne fallait retenir que deux noms, s’il était question de choisir deux prétendants pour monter sur le trône de la belle aux sept collines, force est de constater que, malgré leur aura, ces quatre monuments ne possèdent pas l’envergure nécessaire. Il n’est que deux hommes capables de prétendre à recevoir cet honneur : Alessandro Nesta, l’emblématique capitaine laziale de l’époque des sept sœurs, et Francesco Totti, la bandiera giallorossa depuis près de vingt ans. Si le prince à l’étendard bleu ciel est parti en exil pour porter haut, très haut, les couleurs de l’une des deux sœurs lombardes, le second, que l’on surnomme Er Pupone en dialecte romain, est resté à Rome et a fait siennes les terres du Latium.

C’è solo un capitano

Afin de vous faire ressentir ce que représente Francesco Totti pour un tifoso giallorosso, la rédaction de Tortuga Magazine est allée interviewer l’un d’entre eux qui, durant son temps libre, contribue au développement d’un site web consacré au football italien : FrSerieA.

– Vous qui êtes tifoso de l’AS Roma, que représente ce club à vos yeux ?

WL : Comme vous venez de le dire, je suis tifoso de l’AS Roma et, en Italie, c’est une expression qui a du sens. Dans un pays où une équipe représente souvent une région (l’Italie étant un pays jeune, cela implique de nombreuses données sociologiques, ndlr), le fait de supporter un club n’est pas anodin. De France, et en ce qui me concerne, cela veut avant tout dire que j’aime la Roma de façon obsessionnelle. N’étant pas originaire de la ville en elle-même, j’ai appris avec le temps quelles sont les valeurs de ce club. Pour moi, ce dernier représente ma passion pour le football et j’ai du mal à concevoir ce sport sans lui.

– Francesco Totti, que les Giallorossi surnomment Il Capitano, jouit d’un statut très spécial à Rome. Comment l’expliquez-vous ?

WL : Je suis tenté de dire « Parce que c’est Totti ». De nos jours, et dans le milieu du sport, son seul nom suffit à répondre. C’est l’enfant du club, de la ville, l’homme de tous les records et surtout le symbole de la fidélité ; il ne faut pas oublier qu’en 2003 il a refusé une offre venant de Chelsea (l’un des clubs de Londres, ndlr) qui aurait fait de lui le joueur le plus cher de l’histoire. De même, il a longtemps été courtisé par le Real Madrid, pourtant, à chaque fois, il a préféré rester plutôt que de quitter son club de cœur. Être Romain veut dire beaucoup, mais être Romain et jouer à la Roma dépasse tout. C’est pour cela que l’histoire est aussi belle. À Rome, tout le monde s’identifie à lui. C’est sa ville, ni plus ni moins. Ceux qui ne suivent pas plus que ça le football italien s’en rendront compte le jour de son dernier match à l’Olimpico. Les images d’un stade entier en pleurs feront le tour du monde, j’en suis certain.

– Son choix de poursuivre sa carrière à Rome l’a fait entrer dans la légende. Selon vous, comment se fait-il que, de nos jours, ce type de démarche soit de plus en plus rare ?

WL :Déjà, je pense que le coté culturel est important. En Italie, comme les gens sont attachés à la famille, les joueurs sont attachés à leur club. Cela peut aussi arriver dans d’autres pays, évidemment, mais j’ai l’impression que ce phénomène est moindre hors des frontières de la botte. Le fait de s’exporter à l’étranger est moins naturel en Italie. Ensuite, il y aussi le fait qu’aujourd’hui les joueurs sont convoités de plus en plus jeunes. Il suffit de quelques bons matchs à 20 ans pour qu’une grosse écurie vienne sonner à votre porte. J’imagine que ça doit être difficile à gérer. Enfin, et bien entendu, il y a l’aspect financier. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’argent en circulation qu’il y a dix ou vingt ans, et ça ne fait que s’accentuer. Lorsque l’on vient vous proposer cinq fois votre salaire pour venir dans un club plus important, il est compliqué de refuser. Rares sont ceux qui en sont capables, que ce soit pour l’amour du maillot ou d’une ville. En définitive, ce sont des situations qui ont toujours existé, mais elles tendent à se banaliser depuis l’arrivée des Qataris et des grandes fortunes venues d’Europe de l’Est et d’Asie.

Pour l’éternité

À l’AS Roma, où il est devenu l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football, où il a choisi de rester plutôt que de s’exiler au Real Madrid ou ailleurs, préférant servir son club de cœur plutôt que de gagner davantage de trophées, Francesco Totti est devenu un mythe. Si son palmarès ne reflète pas son talent et que ses étagères ne croulent pas sous les coupes et les médailles, il est aujourd’hui assuré d’occuper une place toute particulière dans l’histoire du ballon rond. Son choix de carrière, unique en son genre pour un sportif possédant ses qualités, ainsi que sa fidélité vis à vis d’un club qu’il a souvent porté sur ses épaules, font de lui le dernier représentant de cette caste de footballeurs pour qui l’expression « avoir l’amour du maillot » a réellement un sens. Il est l’un des derniers monstres sacrés du football mondial. Il est celui dont le Stadio Olimpico et Rome se souviendront pour l’éternité. Il est la légende giallorossa. Il est le dernier empereur.

Raphaël Zaccaron

Photo couverture : Francesco Totti – CC0

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