Couloir d'hopital - CC-BY Ryan McGuire

Lever le voile sur la contention

6 min / Par Morgane Pourteau / Le 14 juin 2016 à 8 h 35 min

Les mauvaises pratiques au sein des établissements de santé mentale sont annuellement pointées du doigt. Des autorités indépendantes telles que le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL) aux associations de proches et de familles de patients, des rapports fournissent des observations et des recommandations sur le traitement des personnes hospitalisées en service psychiatrique. Alors que la CGLPL rendait public, le 25 mai 2016, un compte-rendu sur l’isolement et la contention dans les établissements de santé mentale, qu’en est-il de la situation en France ?


En pratique, la contention toujours d’actualité

Le nom de la personne a été changé à sa demande
Zoé*, 23 ans, a effectué un séjour en service psychiatrique après une tentative de suicide. Hospitalisée à la demande d’un tiers, conformément au dispositif prévu par la loi du 5 juillet 2011, les conditions de son placement ont été difficiles dès le début de sa prise en charge. « J’ai été placée dans une chambre, sans mes affaires, seulement vêtue d’un pyjama et sans chaussures », explique-t-elle. « On ne m’a donné que peu d’informations et on m’a dit que j’allais voir un psychiatre. Sauf que, comme je suis rentrée un samedi soir et que le psychiatre n’était pas là le dimanche, je n’ai pas vraiment été prise en charge de ce côté-là. »

Zoé prenait déjà un traitement contre l’anxiété à l’époque, mais elle a connu la contention médicamenteuse pendant son séjour en établissement de santé mentale. Cela a commencé alors que des membres du personnel soignant sont entrés dans sa chambre afin de procéder à un examen sanguin. « Le problème, c’est qu’ils ne m’ont pas expliqué ce qu’ils allaient me faire » raconte la jeune femme. « En les voyants arriver avec leur seringue, j’ai tenté de résister, ne comprenant pas ce qui m’arrivait. » C’est suite à ce comportement, perçu par le personnel médical comme agressif qu’on a donné à Zoé un sédatif qui l’a incapacité. « C’est assez humiliant, » ajoute-t-elle. « S’ils m’avaient expliqué, je les aurais sûrement laissés faire ».

[sociallocker]Ce manque de communication est l’un des points que relève la CGLPL dans son rapport d’activité de 2015. « Dans des hôpitaux généraux, l’information donnée aux patients et à leurs familles est insuffisante avec un livret d’accueil quasiment muet sur la psychiatrie et peu d’affichage dans les unités » détaille le rapport. « Même quand les procédures sont maîtrisées et mises en œuvre, il reste difficile de parvenir à une information satisfaisante des patients hospitalisés sous contrainte, car cette obligation a, pour certains soignants, un caractère paradoxal. Les observations des patients hospitalisés sans leur consentement sont globalement recueillies, les droits sont notifiés, un document d’information les résumant a été élaboré, il est affiché dans les unités, souvent remis aux intéressés. On fait donc tout ce qui doit être fait, mais la notification manque de pédagogie et tout se passe comme si l’exposé des droits était fait par des personnes qui n’en voient pas l’utilité, convaincues — souvent à juste titre — de leur éthique et de la nécessité des soins qu’elles prodiguent. À quoi bon, en effet, donner aux malades les moyens de se protéger de personnes qui veulent exclusivement leur bien ? »

Pour Zoé, ce manque d’information ne s’est pas limité à l’examen sanguin qu’on lui a imposé sans la prévenir. « Il y a un manque de sensibilisation et de communication de manière générale », affirme-t-elle. « Sur les traitements qu’on nous donne, les effets secondaires qu’ils peuvent avoir et qui peuvent inquiéter nos proches s’ils se manifestent. » Cela lui est en effet arrivé, l’un des traitements qu’on lui avait prescrit pouvait provoquer des hallucinations. Zoé s’est retrouvée à se réveiller en pleine nuit avec des terreurs nocturnes. « Mon coloc de l’époque m’a entendu crier alors qu’il dormait, c’est vraiment effrayant comme expérience. » Si les effets secondaires étaient indiqués sur la notice du traitement, le personnel soignant n’avait pas informé Zoé ou ses proches que ce genre de choses pouvaient se produire. « Du coup, on a paniqué », ajoute-t-elle.

Le séjour de Zoé n’a été que de courte durée, soit, les soixante-douze heures réglementaires en cas d’Hospitalisation à la Demande d’un Tiers (HDT). « Après ces trois jours, j’ai demandé à rentrer chez moi. Je ne voulais pas rester là-bas et durant ce laps de temps, je n’ai même pas vu un seul psy alors qu’on me l’avait mentionné à mon arrivée. »

En théorie, la contention est pourtant réglementée

« Les méthodes de contention ne doivent être utilisées qu’en dernier recours », assure Roland Bouet, chef du pôle de psychiatrie générale pour le département de la Vienne (86.) Le recours à la contention, qu’elle soit physique ou médicamenteuse, ne doit avoir lieu, théoriquement, que lorsque le patient représente un danger pour lui-même ou pour autrui. « La contention physique est la plupart du temps le placement en chambre d’isolement avec un mobilier très réduit, » détaille le Dr Bouet. La sédation, longtemps appelée camisole chimique, a évolué ces dernières décennies. « Les neuroleptiques de première génération étaient des sédatifs très puissants qui pouvaient gêner les mouvements du patient. » Il s’agissait en réalité d’effets secondaires non désirés qui agissaient sur une certaine zone du cerveau obstruant la capacité de se mouvoir. Depuis plusieurs années, les laboratoires pharmaceutiques cherchent théoriquement le plus possible à éviter ces effets.

« La contention est une pratique que la majorité du personnel de santé tente d’éviter », déclare Roland Bouet. « C’est une expérience traumatique pour le patient, mais qui peut aussi l’être pour la personne effectuant cette mesure. » Le psychiatre explique cependant que les situations nécessitants un recours à la contention se rencontrent encore et qu’il serait illusoire de le nier. « Tout comme les dérives existent, si elles ont été observées par la Contrôleure Générale, c’est qu’elles sont réelles. »

« Le tout est d’expliquer à la personne ce qu’il va se passer, » précise-t-il. « Le simple fait d’expliquer calme bien souvent l’agitation du patient. Il y a cependant des cas où, pour des raisons médicales, l’agitation du patient est imperméable à la parole. » Le praticien ajoute que ces pratiques sont toutefois à la baisse dans les établissements de santé.

La Haute Autorité de Santé (HAS) a publié en septembre 2015, une série de recommandations à destination du personnel des services de santé mentale. Afin de diminuer le risque de se retrouver confrontés à des situations nécessitant le recours à la contention, la HAS demande un personnel bien formé, mais surtout en nombre suffisant à l’échelle du service, de l’établissement et du nombre de patients.

Sur le manque de communication, le Dr Bouet mentionne les associations de proches et de familles de patients. « Il faudrait une plus grande sensibilisation auprès des personnes hospitalisées et de leurs proches. » Une mise en relation entre personnels soignants et associations pourrait être une solution, en plus de la mise en œuvre des notifications de prise en charge dans les établissements, pour pallier ce manque d’information.

Le milieu psychiatrique, le lait sur le feu de la réforme de la santé

« Le problème, c’est qu’on veut faire des économies et que cela risque de se faire au détriment de la qualité des soins » explique le Dr Bouet. En effet, la réforme de la santé annoncée au début de cette année prévoit la centralisation des dispositifs médicaux et la fermeture de certains établissements. Le nombre de psychiatres est très inégal selon les endroits ; que cela soit à cause d’une répartition disparate des établissements de santé ou par manque d’attractivité des positions, il y a bien des endroits désavantagés en matière de soins psychiatriques.

« Si on ne finance plus suffisamment les structures, les personnels ne pourront plus mettre en œuvre les pratiques de soin et de sécurité, les carrières ne seront plus attractives, le risque d’une dégradation est toujours possible. » Les établissements de santé mentale font partie des secteurs fragiles du milieu médical et il faut garder un œil sur eux, pour ne pas que le manque de financement et d’effectifs ne s’ajoute à la problématique de la prise en charge des patients.[/sociallocker]

Morgane Pourteau

Photo : CC-BY Ryan McGuire

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