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La libido : l’Eldorado des labos

3 min / Par Camille Cohignac / Le 08 juin 2016 à 7 h 44 min

Dans les laboratoires pharmaceutiques, chacun y va de sa petite mixture à la recherche permanente du parfait « aphrodisiaque » quitte à « médicaliser » l’absence d’envie.


I – Puisque l’amour n’a pas de prix

En 1998, le Viagra débarquait dans les rayons des pharmacies. Commercialisée par le laboratoire Pfizer, le succès est immédiat et mondial pour la « petite pilule bleue ». Il faut dire que ce fût une vraie révolution sexuelle pour ces hommes. N’étant rien de moins que le premier médicament visant à traiter l’impuissance masculine, la désormais très célèbre pilule a déjà aidé plus d’un million d’hommes souffrant de troubles de l’érection. Depuis la découverte de cette mine d’or, les labos sont sur les starting-blocks. Viagra, Cialis ou encore Levitra, en pilule ou en crème, ils se succèdent, tous aussi prometteurs quant à leur efficacité. Entre 6 et 10€ le cachet, non remboursé, le prix de l’érection ravit les laboratoires pharmaceutiques. Le laboratoire Pfizer à lui seul a levé 1,52 milliard d’euros en 2010 rien qu’avec le Viagra. À présent, tombé dans le domaine public, son générique se vend 2€ le cachet. Il faut passer à autre chose pour ne pas se laisser dépasser par la concurrence.

Si le plaisir de ces messieurs reste évidemment un objet de recherche, ce sont ces dames qui se retrouvent à présent sous le feu des projecteurs. Lybrido, Lybridos, LibiGel, Flibanserin, Bremelanotide… De nombreuses molécules sont actuellement testées aux États-Unis. Après la pilule bleue pour les garçons, c’est au tour de la pilule rose de faire son apparition.[sociallocker]

Addyi - CC0
Addyi – CC0

Si elle a beaucoup fait parler d’elle sous le nom de « viagra féminin », l’Addyi® n’a rien du Viagra. Commercialisée par le laboratoire américain Sprout depuis octobre 2015, elle agit non pas mécaniquement comme le Viagra qui permet l’afflux sanguin vers le pénis, mais elle boosterait le désir féminin. Un fonctionnement intéressant selon le Dr Philippe Arlin, sexologue, puisqu’« elle aide les femmes à être plus conscientes de leur désir. » L’autorisation de mise sur le marché (AMM) accordée le 18 août par la Food and Drug Administration (FDA) américaine fait pourtant suite à deux rejets en 2010 et 2013, en raison d’une efficacité limitée et surtout d’effets secondaires sérieux (« baisse sévère de la tension artérielle » et syncopes). Cette dernière a finalement cédé devant la pression des laboratoires pharmaceutiques, mais aussi de certains groupes féministes relevant l’injustice de l’éventail de médicaments disponibles pour les hommes et non pas pour les femmes. Malheureusement, la « petite pilule rose » n’a pas eu l’effet escompté. Une étude publiée sur le site JAMA Internal Medicine montre que les effets bénéfiques d’une telle pilule étaient bien moins importants que ceux soumis aux FDA pour le processus d’approbation. Ils concluent que le traitement ne rajoute qu’un demi-rapport sexuel par mois en plus de ceux habituels contrairement aux trois promis par le labo.

II – La maladie d’amour

Le DSM, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, a été élaboré par l’American Psychiatric Association (APA), puis adopté dans le monde entier à travers l’Organisation mondiale de la santé (OMS) devenant une référence pour la détection et la qualification des troubles mentaux
En 2007, Christopher Lane publie un best-seller : Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions (Flammarion). Prenant l’exemple de la timidité, l’auteur dénonce la manière dont le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) a permis, en une trentaine d’années, de transformer en maladies mentales nos émotions les plus banales. De la même façon, pour trouver une version féminine des stimulants sexuels, «  les firmes ont d’abord besoin d’un diagnostic médical bien défini, avec des paramètres mesurables pour faciliter des essais cliniques crédibles », explique Ray Moynihan journaliste australien dans le British Medical Journal en 2003.

Les troubles de la sexualité féminine se sont ainsi construits progressivement entre les différentes études, les coups marketing et dans le fameux DSM, décrypte le journaliste qui décompte pas moins de huit colloques entre 1997 et 2003 sur les troubles de la sexualité féminine, sponsorisés par des laboratoires pharmaceutiques.

« Les troubles de la sexualité féminine se sont ainsi construits progressivement »

Dans le DSM, les troubles de la sexualité font leur apparition en 1980 dans sa troisième version. Ils sont alors classés en trois catégories : inhibition du désir, de l’excitation ou de l’orgasme. Dans le DSM-IV (1994), le terme d’“inhibition” est abandonné au profit de l’hypoactivité, en conservant les trois niveaux de troubles – désir, excitation et orgasme. Ce diagnostic a été retiré dans le DSM-5 (2013), qui ne recense plus que deux catégories de dysfonctions sexuelles féminines : les troubles de l’orgasme, et le  trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme .

Dans ce contexte, et poussé par certains lobbys féministes, l’Addyi® apparaît alors comme le remède miracle pour soigner le  trouble du désir sexuel hypoactif généralisé chez la femme avant la ménopause  nouvellement créé.

III – L’envie d’avoir envie

Le problème « c’est que le désir et l’envie ne sont pas la même chose » nous explique le Dr Arlin. Le stimulant sexuel qu’il soit masculin ou féminin, « ne soigne rien voire pire il peut créer des dépendances » rappelle-t-il. « Si l’homme n’a pas envie, le Viagra ne fonctionnera pas. De la même façon pour la femme, on ne peut pas faire naître l’envie chez quelqu’un qui n’en a pas. L’envie c’est reprendre son désir de manière volontaire. Une femme peut avoir du désir, mais juste ne pas avoir envie de son mari ! »

Une raison qui explique certainement l’échec de la petite pilule rose… Mais les labos sont persévérants et le marché de la sexualité féminine leur nouvel Eldorado.[/sociallocker]

Camille Cohignac

Crédits couverture : Viagra -CC0

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