Marc Chateigner dans don bureau du Centre culturel franco-allemand de Nantes © Thibault Dumas

Les morceaux du Mur de Monsieur Chateigner

10 min / Par Thibault Dumas / Le 04 mai 2016 à 10 h 45 min

Soldat à Berlin lors de l’édification du Mur en 1961, Marc Chateigner assiste à sa destruction en 1989 à travers son fils, André, à son tour dans la capitale allemande. Dans les archives de ce germanophile de 79 ans, on retrouve cartes, drapeaux, articles et même des bouts du Mur. Une manière de recoller les morceaux, de 15 centimètres à 155 kilomètres, d’une mémoire fragmentée.


Droit, élégant, érudit, Marc Chateigner est un homme d’un autre siècle, du XXe siècle. Les contours de son histoire épousent ceux du « Mur de la honte« , qui a cisaillé en deux Berlin pendant trois décennies. « Ce que les gens oublient c’est que c’est l’Allemagne d’abord qui a été totalement coupée en deux par le rideau de fer. Au sein de l’Allemagne de l’Est, la capitale était elle aussi coupée en deux, mais le mur n’existait pas encore », précise d’entrée l’indéboulonnable président du Centre culturel franco-allemand (CCFA) de Nantes.

Son envoi, en octobre 1960, à la lisière de la communiste République démocratique allemande (RDA) est le fruit d’un malentendu. Le conscrit survend ses capacités linguistiques anglo-allemandes et se retrouve à droite d’une ficelle dans une caserne d’infanterie de Marine à Paris. À gauche, les jeunes appelés sont envoyés dans la minute, « sans préparation », vers l’Algérie et une guerre qui ne dit pas son nom. Pour le Nantais, direction Berlin via Strasbourg en train spécial. L’arrêt à Helmstedt, point de passage de la frontière interallemande, est interminable.

« On avait interdiction de regarder par la fenêtre, mais évidemment on a tous plus ou moins regardé. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu un grotesque soldat soviétique qui était à un rond-point, juste de l’autre côté de la vitre ! » se remémore le quasi octogénaire, dans un rire chevrotant. L’URSS contrôle alors Berlin-Est tandis que l’ouest de la ville est géré par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Cependant, la frontière urbaine est encore loin d’être perméable. « Ce n’était pas facile, il fallait présenter tout un tas de papiers, mais les familles se rencontraient encore de temps en temps ».

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Le Mur avant le Mur.

« Le Mur continue à exister comme un fantôme »

[sociallocker]Samedi 12 août 1961 au soir, la rumeur enfle dans la capitale allemande. Alerté par un camarade de régiment, le jeune Marc Chateigner, 23 ans alors, rentre prestement à la caserne. À 4 heures du matin, les soldats français sont convoyés à la frontière, au niveau de Wilhelmsruher Damm. Pour y faire quoi ? «  Rien, aucun ordre, aucune directive. On ne regarde rien, on ne touche à rien, on n’aide pas les Berlinois de l’Est à fuir ».

D’abord rudimentaire fil de fer barbelé, le Mur de Berlin se perfectionne au fil des heures, des jours et des mois. 155 kilomètres de long (dont un tiers dans le centre de Berlin) pour 3,6 mètres de haut minimum au final, le tout surveillé par 302 tours et 259 unités de chiens de garde, entre autres. Une frontière dorénavant imperméable, qui va marquer durablement, mais différemment chaque habitant.

« Ce qui reste du Mur lui-même dans les esprits dépend de l’expérience personnelle des gens à l’époque du Mur », éclaire Hélène Miard-Delacroix, historienne germaniste et spécialiste de l’Allemagne contemporaine. « Des études ont montré que pour ceux qui ont habité à proximité du Mur à l’époque de son existence, il continue à exister comme un fantôme dans les chemins que l’on emprunte, les réflexes spatiaux, les représentations de la ville  ».

Chez Marc Chateigner, le cocasse s’entrechoque avec le dramatique. Les gardes-frontières se scrutant à la jumelle à quelques… centimètres l’un de l’autre. Les fuyards se tuant en sautant des fenêtres d’un immeuble situé pile sur la frontière, sur la Bernauer Straße. Des tensions qui contrastent avec le calme qui domine aux alentours de la diagonale de béton pendant 28 ans. « Les Berlinois ont toujours été réputés pour avoir des esprits moqueurs, insouciants et finalement très optimistes. Ils se sont dit « c’est embêtant, mais ce n’est pas très grave, on va vivre comme ça » ».

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Le Mur pendant le Mur.

La fourchette et le marteau

Rapatrié en France en octobre 1962, le désormais sous-officier Chateigner – qui a échappé une nouvelle fois a l’envoi en Algérie grâce aux accords d’Évian – ne déserte pas Berlin et son Mur pour autant. Sa future femme, une guide touristique berlinoise rencontrée quelques mois plus tôt, le suit à Paris puis Nantes. Les voyages de l’autre côté du Rhin sont réguliers, marqués par le souvenir d’interminables fouilles à la frontière Ouest/Est.

Dans un étonnant mimétisme, son fils André fait également son service militaire à la confluence de la Spree et de la Havel. Tombé amoureux de la ville et d’une Berlinoise, il s’y installe définitivement en créant sa winstub aux accents français. Le 10 novembre 1989 à 10 heures du matin, il monte sur le Mur à la Porte de Brandenbourg, « chose inimaginable quelques semaines auparavant ». D’heure en heure, la foule grossit sous les yeux d’une Volkspolizei (« police du peuple » communiste) désemparée. Ivres de liberté, les manifestants attaquent le ciment au marteau, au pic et même à la fourchette.

Tout cela est raconté quasiment en direct par téléphone à son père, Marc Chateigner. « C’était un moment très émouvant, surtout pour ma femme. Cette espèce de folie joyeuse, de tous les Berlinois de l’Est qui se précipitent pour sortir dans un chaos incroyable. On voit ces vagues de gens qui sortent par l’ouverture qui a été laissée… », se remémore pudiquement l’ingénieur à la retraite.

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La fin du Mur

Pas à pas, l’empreinte du Mur a disparu du paysage. Des dizaines d’architectes, des centaines de grues et des milliers d’ouvriers ont comblé le vide urbain – « un spectacle fabuleux ». De l’édifice lui-même, il ne reste que quelques dizaines de mètres. D’où une amnésie partielle selon Hélène Miard-Delacroix : « Pour ceux qui étaient déjà dans la partie ouest de la ville, le Mur appartient au passé de la ville. Et pour ceux qui sont nés après, ou qui sont arrivés à Berlin et cela concerne beaucoup de Berlinois ! , c’est un passé qui les concerne peu, cela fait partie de l’histoire ».

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Le Mur après le Mur

5 à 200 euros la brique

En réalité, deux mémoires cohabitent depuis un quart de siècle. D’un côté, « l’officielle » orchestrée autour du Mémorial du Mur de Berlin. À l’origine, c’est une initiative privée, visant à conserver dans la Bernauer Straße les traces matérielles de la séparation. « On y ressent l’arbitraire de la coupure d’une ville au milieu d’un quartier et même d’une rue, un trottoir étant à l’Est, l’autre à l’Ouest. C’est un mémorial très réussi, peu moralisateur, qui permet d’imaginer le vécu et de réfléchir sur l’arbitraire dans le découpage de l’espace d’une ville », détaille l’universitaire.

De l’autre, s’est développée une mémoire « commerciale », « en réponse à une demande de retrouver des impressions de toucher, mais qui sert surtout à faire du business. On peut y classer le musée à Check Point Charlie qui a été à l’origine, quand existait le Mur, un musée privé de protestation contre ce qui se passait à quelques mètres de là, le ton y est très moralisateur ». Ouvert en 1963, le Mauermuseum accueille trois à quatre fois plus de visiteurs que le mémorial (à peu près 850 000 par an).

Où s’arrêtera cette marchandisation du souvenir ? Moyennant de 5 à 200 euros, il est aujourd’hui possible d’acheter en ligne une brique du Mur de Berlin pour sûr « authentique », « véritable » ou « originale ». Relevant les yeux d’une carte bariolée de l’Allemagne, réajustant ses lunettes, Monsieur Chateigner souffle : « On dirait qu’il y a eu dix Murs tellement il y a de morceaux à vendre. Mais les miens sont vrais, c’est mon fils qui me les a ramenés, il y a 25 ans ».[/sociallocker]

Thibault Dumas.

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