Hussam sur le chemin de l'école

Un mur sur le chemin de l’école

10 min / Par Elsa Mourgues / Le 25 avril 2016 à 18 h 13 min

Pour faire les vingt-quatre kilomètres entre sa maison et son université, Hussam Sharaf, 19 ans, doit traverser un mur, celui qui sépare Israël de la Cisjordanie. Un trajet long et éprouvant : il faut en moyenne deux heures au jeune Palestinien pour rentrer chez lui.


Ses chaussures foulent la poussière en évitant pneus calcinés, grenades vidées de leur gaz lacrymogène et autres témoins des affrontements chroniques entre l’armée israélienne et de jeunes Palestiniens. Hussam ne leur prête même pas un regard : rien d’anormal au pied du mur. Ce mur il le connaît par cœur, il fait partie de sa vie. Deux fois par jour, l’étudiant palestinien doit le traverser pour rejoindre son université, au nord de Ramallah, puis pour rentrer chez lui à Jérusalem-Est de l’autre côté de cette barrière de béton de huit mètres de haut, construite par Israël en 2002.

Le plus éprouvant, c’est toujours le trajet du retour. Il doit traverser le passage militaire de Qalandiya, l’un des plus imposants des quelque 96 checkpoints* de Cisjordanie.

Contrairement aux autres, il est impossible de le traverser en bus. Bien rodés, les transports palestiniens font avec et déposent leur flot de passagers aux premiers bouchons créés par le checkpoint. La foule, avec ses petits vieux aux pas lents et ses mamans aux bras encombrés de sacs et de marmots, se dissout pour mieux se glisser entre les voitures jusqu’à se reformer à l’entrée du point de passage terrestre.


Qalandiya et le mur en vision satellite. 

[sociallocker] En entrant, ce qui frappe le regard ce sont ces étroits couloirs métalliques. Des sas aux barreaux de fer encerclent les Palestiniens sur leur droite, leur gauche et au-dessus de leurs têtes. En face d’eux, des tourniquets de métal de deux mètres de haut les obligent à passer un par un rappelant les entonnoirs à bétail. Après la sensation d’oppression qui vous envahit en traversant ce passage étriqué c’est le sentiment d’humiliation qui reste. Même si ici plus personne ne s’étonne de ce genre de système. Quand arrive le tour d’Hussam le tourniquet se bloque sans qu’il ne puisse ni avancer ni reculer. Et l’étudiant se retrouve pris au piège de ces bras de fer.

Bloqué dans le tourniquet, Hussam patiente. ©Elsa Mourgues
Bloqué dans le tourniquet, Hussam patiente. ©Elsa Mourgues

Le changement a été assez radical : « avant je mettais cinq minutes pour aller au lycée. Maintenant, je mets une heure le matin et plus ou moins deux heures pour rentrer » explique l’étudiant en informatique. Toujours entouré de barreaux d’acier il raconte : « En arrivant à la maison après ma première journée à la fac j’ai dit à mes parents que je ne voulais plus y retourner, ils m’ont dit “tu vas t’habituer” ». Ils avaient raison. Le jeune Palestinien patiente sans montrer aucun signe d’énervement. Si son regard laisse entrevoir de la lassitude, l’habitude a fait son travail.

Après plusieurs minutes, il peut enfin avancer. Ce n’était que la première étape. Même si elle ne fait que quelques mètres, la route est longue pour traverser le mur. Devant le tourniquet suivant, la foule se reforme de façon compacte. De nouveau l’attente. À tout moment, les portes métalliques peuvent se figer, emprisonnant des dizaines de personnes entre deux sas, sans qu’aucune explication ne soit donnée. « Parfois, ils ferment totalement. Si tu te retrouves bloqué entre ces deux portes, tu ne peux même pas revenir en arrière. » Pas de chaises, pas de point d’eau, pas de toilettes… Des conditions dénoncées par de nombreuses ONG et institutions internationales, et même au sein du gouvernement israélien. Récemment, le très nationaliste et religieux ministre de l’Agriculture, Uri Ariel, a créé la polémique en affirmant que les conditions supportées par les Palestiniens aux checkpoints sont « honteuses et [sont] un déshonneur pour l’État d’Israël »

Entouré de fer
Des sas aux barreaux de fer encerclent les Palestiniens. ©Elsa Mourgues

L’étape d’après ressemble à l’entrée dans un aéroport, les Palestiniens déposent leur sac et effets personnels sur un tapis roulant, passé aux rayons X. Les poches sont vidées de leurs clés et pièces de monnaie, les ceintures sont retirées, les chaussures enlevées. Résigné, Hussam suit le protocole à la lettre. Il sort sa carte de résident et la plaque contre la vitre qui le sépare des soldats. Aucun contact. Pas un mot. Dans son costume kaki trop grand pour ses épaules, l’Israélien face à lui ne le regarde que pour comparer son visage à la photo de ses papiers. Les mêmes cheveux épais qui tombent sur son front, les mêmes yeux qu’on devine rieurs dans d’autres circonstances, les mêmes joues pleines de jeunesse et de vie. C’est bien lui. Ses papiers sont en règle. Le soldat qui le scrute ne lui a toujours pas adressé la parole, et se contente d’un mouvement des yeux pour lui indiquer la sortie. Il doit avoir son âge, peut-être un an ou deux de plus. Son regard est blasé, las. À lui non plus on ne lui a pas demandé son avis. En Israël, le service militaire est obligatoire. Ceux qui refusent sont envoyés en prison. Hussam n’en veut pas au soldat : « Il est à un endroit où il n’a pas envie d’être, peut-être même qu’il déteste ce qu’il fait ».

Le drapeau Palestinien flotte dans les airs. ©Elsa Mourgues
Hussam devant le mur côté Palestinien. ©Elsa Mourgues

Enfin pas tous, se reprend le jeune Palestinien, il y a aussi ceux qui font de l’excès de zèle. Comme là fois où un soldat lui a demandé de vider son sac et y a trouvé son porte-clé portant l’inscription « Palestine ». L’apprenti informaticien s’est retrouvé dans une toute petite salle, vide, face à une glace à double vitrage derrière laquelle un soldat le questionnait. Pas de contact physique, comme d’habitude. « Ça a duré cinq minutes, mais c’était les cinq minutes les plus longues de ma vie, » confie Hussam, « Certains se sont fait arrêter pour moins que ça ». Au final, après une multitude de questions le jeune militaire lui a lâché « ne ramène plus jamais ça ici où tu vas avoir de sérieux problèmes ».

Enfin dehors, Hussam laisse échapper un soupir en poussant les barreaux du dernier tourniquet de fer. Il ne se plaint pas. Aller étudier à l’université de Bir Zeit à Ramallah c’est aussi un choix. Enfin presque. Il y a bien l’université hébraïque de Jérusalem à moins de 10 minutes à pied de chez lui. Bien réputée, il aurait pu y suivre des études d’informatiques sans problèmes. C’est une université mixte où Israéliens et Palestiniens ayant un permis de résidence se côtoient. C’est aussi là qu’est formée l’élite de l’armée israélienne. Ses couloirs fourmillent de soldats. « Techniquement, j’aurais pu y aller… mais en tant que Palestinien tu dois abandonner tellement de tes principes, perdre ta dignité… » Comme des milliers d’autres Palestiniens Hussam a choisi le chemin le plus long, car « la dignité, parfois, c’est tout ce qu’il nous reste ».[/sociallocker]

Elsa Mourgues

Crédits photo couverture : ©Elsa Mourgues

 

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