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Les murs abandonnés de Rio de Janeiro

5 min / Par Jean-Mathieu Albertini / Le 03 mai 2016 à 9 h 36 min

À Rio de Janeiro, le projet d’encercler les favelas par des murs a soulevé une vague d’indignation gigantesque. Le symbole véhiculé par le mur a mobilisé une grande partie de la population qui a forcé le gouvernement à faire marche arrière.


Ici, le mur disparaît sous un énorme tas d’ordures. Plus loin, la végétation l’a presque entièrement recouvert. Du haut de la favela de Santa Marta, on peine à distinguer cet ouvrage gigantesque de trois mètres de haut qui la borde sur 634 mètres.

Pourtant, ce mur presque oublié a fait vaciller le puissant gouvernement de Sergio Cabral, gouverneur de l’État de Rio de Janeiro entre 2006 et 2014 et qui a été à l’origine de la politique d’encerclement des favelas. Commencée et arrêtée en 2009, cette nouvelle politique a fait face à une forte mobilisation des habitants des favelas et de nombreuses personnalités. Même l’ONU y est allée de sa petite condamnation. Sous pression, Sergio Cabral a dû reculer. Mais dans la favela de Santa Marta et celle de Rocinha, on distingue encore les vestiges de cette politique dépassée.[sociallocker]

Le mur sous les déchets
Le mur disparaît sous un tas de déchets. ©Jean-Mathieu Albertini

À l’époque, le gouvernement affirme que ce mur sert à protéger la « mata atlantica », la forêt primaire brésilienne détruite à 93%. Encore aujourd’hui, Mario, un habitant de longue date est persuadé que l’argument écologique est encore valable. « Sans ce mur, la favela aurait continué à grandir en détruisant la forêt. Mais c’est vrai que symboliquement, c’est choquant de nous parquer derrière des murs » tempère-t-il.

André habite l’une des maisons qui donnent sur le mur : il est beaucoup plus direct. « C’est n’importe quoi cet argument ! » En effet, à l’époque, les habitants quittaient déjà la favela. En 10 ans, Santa Marta a perdu plus de 1 000 habitants et compte 3 900 habitants en 2009. « Maintenant, c’est un peu plus compliqué de s’installer, mais c’est juste que la municipalité est plus vigilante et vient détruire les nouvelles baraques régulièrement. Mais ce mur il sert juste à cacher les ordures. »

Dans la favela, les avis sont partagés. Globalement, les gens ne s’y intéressent plus aujourd’hui. « Maintenant qu’il est ici, il est ici », répond laconiquement le tenancier d’un bar. « Au moins, les gens qui ont été expulsés ont-ils bien été relogés, ce n’est pas toujours le cas, » continue-t-il. Au début de la construction du mur, les habitants ne s’y opposent pas. Soit ils ne s’y intéressent pas parce que de toute façon, ils n’ont pas l’habitude qu’on les écoute, soit ils appuient le projet. Certains murmurent aujourd’hui que dans la favela, des leaders ont touché des pots-de-vin pour soutenir la démarche. « 500 reais par mois » m’assure-t-on. Mais la population a fini par réagir quand l’association des favelas de Rio de Janeiro s’est engagée dans la bataille. Ses membres ont sillonné les favelas concernées pour empêcher la généralisation des murs, symbole d’apartheid social.

Pour Rossini Diniz, président de l’association des habitants des favelas, c’est la réputation d’une politique centrale pour le gouverneur qui était en jeu. « Cabral voulait surtout éviter que les trafiquants de drogues puissent narguer la police après le lancement de son nouveau programme. Il a tout misé sur ses unités de police pacificatrice (UPP), censées reprendre le territoire aux mains des trafiquants. Il n’a voulu leur laisser aucune chance, mais son mur c’était vraiment exagéré.» Si la politique des UPP, inaugurée à Santa Marta a effectivement permis à l’État de reprendre le contrôle de ces zones de non-droit auparavant totalement abandonnées, le trafic existe toujours. « Et il est bien visible » me prévient-on en bas de la favela.

Dans le mur, un trou ©Jean-Matthieu Albertini
Dans le mur, un trou ©Jean-Mathieu Albertini

En grimpant à pied sur les hauteurs, naviguant à l’aveugle dans le dédale des ruelles et des escaliers, je tombe par hasard sur un petit groupe de trafiquants. C’est une boca de fumo, un point de vente de drogue. Avant, ils m’auraient mis en joue avec des fusils d’assaut. Mais la situation n’a pas beaucoup changé, les trafiquants ont seulement des armes plus petites et changent de lieux plus régulièrement. Ces derniers vérifient que je ne suis pas un policier et se détendent un peu. Mais la question sur le mur les fait franchement rigoler : « si ce mur a été construit pour nous empêcher de circuler, c’est que les flics sont encore plus bêtes que je le pensais. On l’a troué de partout, on passe où on veut. Même les habitants creusent pour créer des raccourcis et descendre plus vite de la favela. »

Un énorme gaspillage donc. « On n’a pas besoin de ça dans les favelas. On a besoin d’investissement social ! » martèle Rossini Diniz. Avec les 40 millions de reais (10 millions d’euros) prévus dans la construction des murs,un journal brésilien a calculé qu’il serait possible de construire dans une favela : une crèche, un hôpital et deux centres équivalents à nos MJC françaises. « Vouloir construire un mur c’est le symbole des hommes politiques qui ne nous écoutent pas et ne nous entendent pas : ça ne sert à rien, mais ça montre qu’ils font quelque chose. » Pire, selon lui, la généralisation de cette politique aurait aussi conduit à des drames. « La favela c’est des tas de fils électriques branchés par des gens qui ne sont pas des professionnels. Régulièrement, on a des feux à cause de ça. Si un grave incendie se déclenche et que les habitants ne peuvent fuir que vers le bas, on court à la catastrophe ! »

Rossini Diniz continue de s’emporter. « Cabral a fait comme d’habitude. Il a agi sans consulter personne. Il pensait que, comme toujours les favelas ne diraient rien. Mais cette fois, on lui est rentré dedans avec tout ce qu’on avait et on a été suivi ! Le mur c’est l’apartheid, c’est antisocial !» La symbolique véhiculée par le mur n’a clairement pas aidé le gouverneur. La ségrégation existe au Brésil et tout particulièrement à Rio de Janeiro, mais c’est une « ségrégation cordiale », personne n’en parle, elle ne se matérialise pas. Dans cette ville, faire apparaître et donc officialiser cette ségrégation est inacceptable. Pour les opposants, laisser passer ce type de politique c’est ouvrir la porte à la généralisation de la ségrégation déjà trop présente économiquement.

Photo par ©Jean-Matthieu Albertini
Sur les hauteur de Santa Marta ©Jean-Mathieu Albertini

L’image et le symbole, qui importaient tant au gouverneur Sergio Cabral, auront raison de ses murs. C’est cette symbolique véhiculée par le mur qui a permis aux habitants de recevoir de nombreux soutiens. Les déclarations de l’écrivain mondialement connu José Samargo, comparant le mur de Santa Marta à celui de Berlin, ont rencontré un grand écho. La comparaison, bien qu’un peu exagérée, fait immédiatement mouche dans les médias et le gouvernement bat en retraite.

Cette mobilisation n’a pas empêché la construction du mur de 3 m de Santa Marta. Mais déjà le suivant, celui de la favela de Rocinha ne fait qu’un petit mètre de hauteur, et les projets des 9 autres murs prévus dans les favelas de la zone sud ont été progressivement abandonnés.[/sociallocker]

Par Jean-Mathieu Albertini

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