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Les Robins des bennes en action

5 min / Par Marine Mugnier / Le 29 mars 2016 à 7 h 00 min

600.000 tonnes de denrées périssables sont jetées tous les ans par les grandes surfaces. Avec l’adoption de la loi sur le gaspillage alimentaire, ces pratiques ont été mises sur le devant de la scène. Pourtant, depuis longtemps déjà, des avertis tentent discrètement d’éviter ce gâchis et, légalement ou non, mettent le nez dans les poubelles des supermarchés.  


« J’ai le rayon bio ! » se réjouit Julie, 27 ans, les pieds sur une benne, la tête dans une autre. Une bonne dizaine de poubelles s’entassent dans la chambre froide de ce supermarché de la banlieue toulousaine. Elles sont deux ce soir à braver l’illégalité et l’odeur de poisson du local. Ici, c’est un de leur « spot ». Comprendre un lieu pour venir récupérer des denrées dans les ordures tout en étant à l’abri des regards.

En cette soirée de mars, il fait froid dehors, mais aussi à l’intérieur. Le thermomètre de la salle affiche 5 °C. Les deux habituées ont prévu le coup : manteaux et bonnets à pompon sont de sortie. Glaner demande de l’organisation, Julie et Marie le savent bien. Elles se nourrissent grâce aux déchets des supermarchés depuis maintenant plusieurs années. Elles apprécient cette chasse au trésor : « ouvrir une à une les bennes sans savoir ce qu’il peut y avoir dedans est plus amusant que de suivre une liste de course et de parcourir les rayons », racontent les glaneuses. L’une d’elles stoppe sa recherche, tend la main, et montre une noix de coco, la découverte insolite de la soirée. Julie semble écœurée : « ce qui est fou c’est qu’elle a fait 10 000 kilomètres pour finir dans nos poubelles ». Si la jeune femme ne fait pas ses courses en ligne ou en rayon, c’est en partie pour des raisons écologiques. Elle ne comprend pas pourquoi des produits qui ne sont pas encore périmés sont jetés aux ordures. Des bouquets de fleurs après la Saint-Valentin, du foie gras et du saumon après les fêtes de fin d’année. Parfois, elle découvre aussi des bennes pleines de piles et d’ampoules. De quoi dégoûter cette adepte du tri sélectif.

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Les pieds sur une benne, la tête dans une autre. ©Marine Mugnier/Tortuga Magazine

Marie, 28 ans, assume venir surtout pour des raisons financières. Ce soir, elle cherche particulièrement des yaourts pour ses filles. Elle ne parle quasiment que de ça et pousse un cri de joie quand elle ouvre une benne pleine de produits laitiers. [sociallocker]Il y a de tout, pour tous les goûts. Une bonne nouvelle pour sa famille, car ils sont six à vivre grâce à ses récoltes. « Le luxe des poubelles c’est d’avoir beaucoup de choix de yaourts » explique-t-elle. Une chance que le glanage peut offrir à cette femme sans emploi dont le compagnon ne travaille pas non plus. Si elle fouille, c’est pour ses proches d’abord, pour son association ensuite. Elle est bénévole au sein d’une équipe qui aide des personnes sans domicile fixe. Grâce à la récupération, elle a pu leur apporter par exemple des tubes de dentifrice ou des croquettes pour leurs chiens. « Quand je récupère, je pense aux maraudes », confie-t-elle.

Selon les deux récupératrices, il y a souvent de quoi nourrir plus de cinquante personnes. Julie assure avoir déjà trouvé près de cinq kilos de fromage en une fouille. La quantité de nourriture trouvée ici permet de beaucoup donner, mais il faut faire attention à ne pas s’emballer. Si les mouvements de glaneurs n’ont pas de charte, ils sont souvent codifiés. Ne pas prendre trop pour ne pas avoir à jeter ensuite, mais aussi pour laisser aux personnes qui passeront, après elles, chercher les rebus du supermarché. Julie continue d’expliquer l’état d’esprit de cette pratique : « tu ne verras jamais un glaneur toucher les stocks du magasin ». Ils sont là uniquement pour prendre ce que la grande surface ne veut plus commercialiser et repartent ensuite en laissant les lieux les plus propres possible.

Les filles ne se sentent d’ailleurs pas hors-la-loi. « Je ne me pose même pas la question » dit Marie. Leur action obéit à d’autres règles. Quand on leur demande si elles ont peur d’être surprises par les forces de l’ordre, elles racontent que ça a déjà été le cas. À chaque fois, la police a été compréhensive. « Je m’inquiéterai le jour où je ferai ça en bande organisée, mais là nous ne sommes que deux et des filles en plus » explique l’une d’elles. Et sous l’œil des caméras de vidéosurveillance du supermarché, elles rassemblent leur butin. Julie sourit « il faut avoir des abdos pour faire ça ! ». La quantité de nourriture trouvée ce soir est « moyenne » selon les glaneuses. Pourtant, devant la chambre froide sont entassés une petite dizaine de sacs, un sac de randonnée lourd de victuailles et un carton plein à ras bord. Il est 22 h passé. Leur mission n’est pourtant pas terminée. Elles chargent maintenant le coffre de leur petite voiture avant de repartir. Plus tard dans la soirée, les jeunes femmes se rendront chez Marie pour se répartir la récolte. Les produits conditionnés seront déballés. Les fruits et légumes lavés au bicarbonate ou au vinaigre. Si les glaneuses prennent les poubelles pour des réfrigérateurs, elles font attention à leur hygiène et leur santé.

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La quantité de nourriture trouvée ce soir est « moyenne » selon les glaneuses. ©Marine Mugnier/Tortuga Magazine

Les rebuts des hypermarchés ne finissent pas tous dans le réfrigérateur de Julie et Marie. Ils peuvent prendre un autre chemin. Pas d’expédition nocturne et d’escalade de barrière au programme. L’action est officielle et le parcours des aliments bien plus formel.

Tous les jours, les camions de la Banque alimentaire partent faire « la ramasse ». Des bénévoles récupèrent les invendus des supermarchés toulousains. Depuis 1986, l’association sauve les denrées avant qu’elles ne soient remplacées par d’autres, plus fraîches et jetées aux ordures. Elles ne sont donc plus commercialisées, mais, d’après l’emballage, encore consommables : leur date de péremption n’est jamais dépassée. Une règle d’or imposée par la législation. Une fois arrivés au quartier général de l’association, un hangar de 3000 m2, les produits sont scannés et contrôlés par un responsable d’hygiène et sécurité alimentaire. Annie — France Looses, à la tête du site de Toulouse, explique « si, par exemple, un emballage de steak haché est abîmé, nous ne pouvons pas le distribuer ». Contrairement aux techniques de glanage, impossible de se fier à son odorat ou à sa vue. Ici, c’est la loi qui tranche. Tout aliment jugé potentiellement dangereux pour la santé sera détruit par méthanisation.

Après l’étape du tri, deux choix s’offrent aux associations. Soit les invendus leur sont directement livrés par la Banque alimentaire, soit leurs responsables, caddie en main, choisissent d’arpenter eux même les allées de l’entrepôt. Toutes sortes de produits les attendent sur d’énormes étagères. Du café bio, de la viande, ou des poireaux par exemple. « Ça ne nous fait pas peur non plus de leur donner du foie gras » sourit la maîtresse des lieux. L’endroit ressemble à un supermarché, la décoration en moins. En revanche, aucun passage en caisse au programme, seulement sur la balance. La Banque alimentaire pèse chaque aliment et vérifie les entrées et les sorties de marchandises. La gestion est rigoureuse, mais se doit aussi d’être flexible : difficile de prévoir ce dont les grandes surfaces vont vouloir se débarrasser, les invendus et les erreurs de gestion de stock. Au bout de cette sinueuse chaîne alimentaire, les denrées qui ont frôlé les bennes à ordures nourriront des étudiants précaires, des personnes sans domicile fixe, des chômeurs…

Jean baptiste Ottoboni, responsable produits frais, et une responsable du CCAS (centre commun d'action sociale ) de Grenade sur Garonne lorsqu'elle vient s'approvisionner à la Banque alimentaire.
Jean baptiste Ottoboni, responsable produits frais, et une responsable du CCAS (centre commun d’action sociale ) de Grenade sur Garonne viennent s’approvisionner à la Banque alimentaire. ©Banque alimentaire de Toulouse

Contrairement à certains glaneurs, pour la Banque alimentaire, la lutte contre le gaspillage n’est pas un but en soi. C’est un moyen. Leur objectif est avant tout de nourrir des populations précaires. Annie France Looses, précise « ça n’est pas parce que les gens sont pauvres qu’il faut leur donner n’importe quoi à manger ». Avant d’ajouter « notre objectif est que les gens puissent reprendre leur place dans la société et retourner aux supermarchés ».

En 2014, 1500 tonnes de produits comestibles ont été données par des grandes surfaces de la région. C’est notamment grâce à ces récupérations que quasiment 4 millions de repas complets ont été servis la même année à Toulouse et dans ses environs. Il faut savoir que le geste n’est pas totalement désintéressé : les patrons de supermarchés y gagnent aussi. En effet, la législation permet au distributeur d’obtenir une défiscalisation équivalente à 60 % de la valeur du produit. Un bon plan pour les supermarchés : inscrire son activité dans une démarche solidaire et optimiser ses coûts. Mais cette réduction de prix ne fait pas l’unanimité. Certains écologistes pensent qu’elle conforte le gaspillage. Pourquoi éviter les invendus quand ils ne coûtent pas cher ? La directrice de la Banque alimentaire conclue : « nous préférerions que les supermarchés donnent par choix et non par obligation, que l’état d’esprit de tous les responsables change ».[/sociallocker]

Marine Mugnier

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