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Street art à Athènes, l’autre récit de la crise

10 min / Par Marine Mugnier / Le 28 avril 2016 à 9 h 01 min

À l’heure où les politiques bataillent pour l’avenir du pays, les artistes grecs taguent leur peur de l’avenir sur les murs de la capitale. Sur les façades d’Athènes, les promeneurs découvrent une autre histoire de la crise, son récit populaire. Dans la rue, les mouvements de protestation deviennent parfois œuvre d’art.


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Un matin, en bas de l’Acropole : le Parthénon pour toile de fond, des commerces encore vides, un petit groupe se presse. Comme trois fois par semaine, une guide commence ses explications : «  Il y a de plus en plus de Street Art à Athènes ». Et le tour des murs de la ville commence, les touristes pénètrent d’abord dans un lieu atypique, une gare de triage. Des wagons de train dorment ici en attendant leur prochain voyage, ils sont recouverts de tags. La jeune Grecque raconte : « le personnel des chemins de fer n’essaye même plus de les laver entièrement, il ne nettoie plus que les fenêtres ». Depuis 2008, la crise économique secoue le pays et les dessins envahissent Athènes. « Pour s’exprimer » explique la spécialiste. Les murs ont toujours été comme une page blanche pour les artistes, mais depuis quelques années, dégainer une bombe de peinture prend une autre dimension: ils veulent peindre la misère, la souffrance, dénoncer les hommes politiques. Utiliser l’énergie de la douleur pour en faire quelque chose de positif.

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L’Odéon, le théâtre de Dionysos… Les touristes ont toujours raffolé des histoires du passé, mais le succès d’Athènes ne se résume plus à la Grèce antique, aux paysages idylliques et aux statues de marbre. Les rues de cette capitale moderne sont elles aussi devenues un bouillon de culture. Les badauds aiment découvrir, au détour d’une promenade, une version de l’actualité racontée sur des parpaings, des briques ou les rideaux de fer des magasins. Et pour se différencier, chaque artiste a sa propre méthode.[sociallocker] Il y a la classique bombe de peinture bien sûr, mais ils utilisent aussi des impressions : des énormes dessins ou des photographies imprimés sur du papier, puis découpés, et collés sur les façades. Cela prend moins de temps que de peindre et il faut souvent faire vite pour éviter d’être vu. Une fois mis en place, chaque œuvre risque d’être recouverte par les forces de l’ordre. Si depuis quelques années les graffitis gagnent du terrain, c’est aussi «  parce que la police n’a pas les moyens de les effacer » explique la guide. Si la ville finit par recouvrir les tags, l’art trouve toujours le moyen de se frayer un autre chemin. Un autre viendra le remplacer.

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Après plusieurs haltes, direction une ancienne usine à gaz, devenue un espace culturel dans les années 90’, le lieu est maintenant le terrain de jeu d’un artiste de rue connu et reconnu. Son nom de scène : INO.

«  Snowblind » est un de ses derniers tags. Un homme en costume cravate, la tête tournée vers le ciel, les poings fermés en signe de victoire. Une pluie de billets tombe sur lui. Il n’a pas de visage, pas d’âme. L’artiste met des formes sur ce qu’il ressent : si la crise est devenue plus intense, c’est de la faute des hommes de pouvoir, pas du peuple. INO peint aussi à l’étranger, mais c’est à Athènes qu’il préfère exercer: il vit ici, toute sa vie est ici.

©INO
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Avec l’arrivée de la crise, les difficultés financières de l’artiste se sont aggravées. Il assure que dans un mois, dans un an, la situation sera sûrement pire. Il est pessimiste, mais ne veut pas pour autant faire comme beaucoup de jeunes Grecs et partir à l’étranger pour tenter de gagner de quoi vivre. Sa solution : travailler sur commande. La façade d’une boîte de nuit, d’une entreprise, ou d’un établissement scolaire : de l’argent contre un tag. Un de ses employeurs, un directeur d’école, explique pourquoi il l’a engagé: « Les tags sont un bon environnement pour les écoliers ». D’après lui, « un dessin exprime parfois plus de choses que des mots ». Un message positif et instructif pour les enfants et pour la société en général. INO tague sur demande, mais ne peint pas pour autant des œuvres vides de sens. Il veut toucher les gens. Il se dit heureux quand ses dessins interpellent. Si une seule personne passe et jette un œil, il a réussi.

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L’artiste de rue Wild Drawing, alias WD, vit depuis plus de six ans dans Athènes en crise.

À coup de spray, il exprime lui aussi ses convictions sur les murs. Exárcheia est son secteur préféré.Ce quartier du nord d’Athènes est réputé pour ses tendances anarchistes. Les jeunes viennent refaire le monde et les façades débordent de graffitis.

La pauvreté croissante, le chômage, les personnes sans domicile fixe sont des thèmes qui touchent WD personnellement. « Je ne peux pas ignorer cette situation, je ne peux pas simplement détourner le regard ». Ses tags s’inspirent largement de ce qui l’entoure quotidiennement. Sur une façade du quartier, un dessin : un homme sans-abri, assis en tailleur sur le sol, pieds nus et vêtements sales, un bol devant lui pour faire l’aumône et, au-dessus de sa tête, une phrase «  I need job not speech » (j’ai besoin de travail pas de discours). Wild Drawing critique une société qui ignore les personnes qui dorment dans la rue. « Je consacre mes graffitis aux pauvres ici en Grèce, mais aussi dans d’autres pays, comme ça les gens comprennent que cette crise concerne tout le monde ». Est-ce qu’il se voit comme un artiste engagé ? C’est un grand mot pour lui. Il se laisse inspirer par ce qui l’entoure et n’aime pas les étiquettes. Pourtant, ses dessins transpirent, son opinion ressurgit. Il représente souvent des hommes aux ailes cassées « elles symbolisent la liberté. Celle que les politiciens abîment pour mieux nous manipuler ». Cet engagement ne plaît pas toujours et WD, en colère, confie : « Des partisans d’Aube dorée ont saccagé une de mes œuvres ». Il explique comment des membres de ce parti d’extrême droite ont vandalisé un de ses tags. Peindre les murs, c’est aussi risquer de perturber passants et territoires. Prendre le risque de déplaire.

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« L’homme a toujours écrit sur les murs, c’est le lieu le plus aisé d’accès ». Paul Ardenne, historien et spécialiste de la question, prend du recul sur ce phénomène. Quand on lui parle de street art, il est mitigé. Exposer dans la rue est bien sûr plus simple que de le faire dans une galerie, et cette facilité contribue à la prolifération des tags. « Il n’y a pas de comptes à rendre, pas d’évaluation » explique-t-il.

Les œuvres, quand elles se démarquent d’un flot de tags «  médiocre », ne toucheraient que superficiellement celui qui les observe. La force des artistes de rue serait aussi leur talon d’Achille : « Les tags restent à la surface des murs comme à la surface de notre conscience ». Le message ne toucherait pas autant que les tagueurs le souhaitent.

Pourtant, comme pour une affiche publicitaire, impossible de passer à côté. L’art de rue saute aux yeux, qu’on le veuille ou non. « C’est racoleur ! Les murs sont des surfaces médiatiques ». La forme est importante, mais encore plus dans ce contexte de crise, le fond est souvent moteur. « Du street art émane une forme particulière de représentation du monde, saturée par l’urgence, le cri, l’expression brute » explique Paul Ardenne.

Et le message des artistes semble passer. Plusieurs dizaines de tags et graffitis plus tard, le « street art tour » se termine. Les touristes s’en vont, enrichis de cet autre récit grec. Celui que l’on n’apprend pas en écoutant les informations, qu’on ne découvre pas au milieu de ruines. «  L’art de rue rend vivante l’actualité sociale et politique d’Athènes » confie un voyageur.

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Marine Mugnier 

Crédits photo couverture : Marine Mugnier

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